Mobilité des générations futures – Weekly Note de Credit Suisse

Burkhard Varnholt, Credit Suisse

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Les opportunités économiques et la responsabilité sociale sont les deux faces de la même pièce. Ce n’est pas un hasard si l’heure est à la gestion de fortune durable.

 

C’est l’une des grandes questions de notre époque: comment nous déplacerons-nous dans l’avenir sans porter préjudice à l’être humain ni à l’environnement? Nous abordons ici le développement de la mobilité intelligente et étudions qui en seront les grands bénéficiaires. Il apparaît que les opportunités économiques et la responsabilité sociale sont les deux faces de la même pièce. Ce n’est pas un hasard si l’heure est à la gestion de fortune durable. Elle doit apporter des solutions intelligen tes à des défis mondiaux.

«Nul homme n’est une île»

Ce matin, alors que je remontais à vélo une longue file de voitures prises dans un embouteillage, j’ai fait le constat habituel: un seul occupant par véhicule dans la majorité des cas. Je me suis alors souvenu du poème puissant de John Donne «Nul homme n’est une île». Ce texte, qui date de 1624, est un plaidoyer extrêmement clairvoyant en faveur de la pensée et de l’action durables. Il s’agit d’un manifeste qui défend la globalité. Il anticipe ce que Victor Hugo a désigné ultérieurement comme la «puissance d’une idée dont l’heure est venue». Qui veut lire entre les lignes y verra même un avertissement précoce concernant le Brexit.

La gestion de fortune n’offre pas seulement des opportunités,
elle fait également appel au sens des responsabilités.

Et c’est ce poème de l’époque baroque qui m’amène à aborder un sujet brûlant de notre siècle: la mobilité. En dépit du progrès, les défis sont gigantesques dans ce domaine. C’est pourquoi je vais approfondir ci-dessous les opportunités que présente une mobilité «intelligente» ou «durable».

En outre, la notion de durabilité exprimée par Donne dans son poème, illustre parfaitement cette fameuse idée dont l’heure est venue. La gestion de fortune n’offre pas seulement des opportunités, elle fait également appel au sens des responsabilités, car les investissements induisent des changements, les capitaux font bouger les choses. Reste à savoir dans quelle direction et au profit de qui? Les investisseurs sont de plus en plus nombreux à en prendre conscience. Il est impressionnant de voir par exemple que le volume d’actifs gérés de manière durable en Suisse a pratiquement doublé au cours de la seule année 2017, pour atteindre 390 milliards de francs, un montant qu’un investisseur, un homme politique ou un CEO ne peut ignorer.

À l’échelle internationale également, les placements durables sont passés à la vitesse supérieure. Ces cinq dernières années, ils ont été multipliés par deux, passant de l’équivalent de 11'000 milliards de francs à plus de 23'000 milliards aujourd’hui, un montant qui correspond pratiquement à la performance économique conjointe des États-Unis et de la Chine.

En résumé, les placements durables sont très tendance. La durabilité est un principe d’action qui remporte l’adhésion d’un nombre croissant de partisans et gagne également en capital politique avec les «millennials», les investisseurs institutionnels, les fonds souverains et des cercles intéressés du grand public qui ne cessent de s’élargir. Autant de raisons d’étudier le sujet d’un peu plus près.

Principes de l’ONU pour l’investissement responsable

Sous l’égide de Kofi Annan, l’Organisation des Nations Unies a édicté en 2005 six Principes pour l’investissement durable (PRI). Elle a ainsi posé un jalon, touchant également la corde sensible de bon nombre de contemporains. Jusqu’à présent, le Credit Suisse et plus de 1800 autres gérants de fortune se sont engagés à observer ces principes1. Et cet engagement a été récompensé, car les placements durables sont extrêmement performants à long et à court terme pour des risques similaires, comme le montre la comparaison.

D’après les chiffres fournis par les Nations Unies, le segment en forte croissance des placements à impact social gérés selon ces PRI à l’échelle mondiale vient encore s’ajouter aux 23'000 milliards de francs d’investissements durables. Ensemble, ces placements exercent une influence considérable sur la gouvernance des entreprises et le coût de leurs immobilisations. La raison en est aisément compréhensible si l’on étudie de plus près ces six Principes pour l’investissement responsable:

Et en Suisse?

La tendance aux investissements durables s’est imposée dans notre pays également. Plus d’une caisse de pension helvétique sur deux observe désormais les principes ESG, et elles devraient être plus de 90% à le faire d’ici quelques années.

Enfin, la grande majorité des analyses scientifiques confirment l’existence d’une corrélation positive entre une gouvernance d’entreprise durable, une progression supérieure des bénéfices à long terme et, partant, une meilleure évolution du cours de l’action2. C’est en fait un constat très simple. Le souci de durabilité est en outre un facteur capital pour le succès si spécifique des entreprises familiales que nous décrivons dans notre dernière étude les concernant.

Par conséquent, rien d’étonnant non plus à ce que les entreprises appliquant les principes ESG dans les pays émergents (MSCI des leaders ESG des marchés émergents) surperforment le plus fortement les sociétés de l’indice MSCI traditionnel des marchés émergents (+52%).

Mobilité intelligente: une grande opportunité de notre époque

La mobilité concerne tout un chacun, mais je constate souvent que ce sujet divise, car de nombreux automobilistes semblent avoir de «l’essence dans le sang». Régulièrement, ils m’énumèrent de nombreux arguments expliquant pourquoi la mobilité électrique ou autonome n’est rien d’autre que le rêve d’une génération romantique. Vraiment?

De nombreuses branches subissent aujourd’hui de profonds changements liés aux développements technologiques. Il n’est qu’à voir le commerce de détail, le secteur financier ou encore les médias. En observant la  mobilité actuelle, on distingue de nombreux facteurs parlant en faveur d’une évolution similaire. En voici brièvement quelques aspects et éléments déclencheurs:

  • L’utilisation des réseaux intelligents. L’effet de réseau est renforcé de manière exponentielle par les technologies numériques. Il s’agit d’une force invisible à l’origine d’un grand nombre de changements technologiques et économiques. À lui seul, il explique par exemple la transformation du commerce de détail par le commerce en ligne, le remplacement de l’annuaire téléphonique traditionnel par Facebook, ou encore l’impact de Netflix et d’Internet sur le secteur des médias. Ce changement n’épargne pas non plus la mobilité.
  • Les réseaux de transmission 5G du futur constitueront un pas de géant technologique: les automobiles se transformeront imperceptiblement en serveurs de données itinérants. Elles gagneront en intelligence, car elles pourront communiquer avec d’autres voitures, des vélos et des motos, le système de gestion du trafic, les feux de signalisation et même les vêtements de certains piétons, et tout cela en temps réel, c’est-à-dire dix fois plus vite qu’aujourd’hui. Ce réseau numérique va fluidifier la circulation et la rendre plus sûre. Une voiture émettra alors plus de données par minute que n’en exige le streaming d’un film Netflix en une heure. Elle réagira plus rapidement qu’aucun être humain ne pourrait le faire. Et tout cela ne serait que rêve et fiction futuriste? Les logiciels et le matériel requis à cet effet existent déjà. Seuls nos réseaux 4G n’ont pas encore la rapidité requise, mais ils seront de l’histoire ancienne dans dix ans déjà.
  • Parallèlement, le marché international des voitures électriques affiche une croissance en forme de S: lente d’abord mais rapidement exponentielle. La Chine est un moteur de cette évolution, car elle veut  améliorer la qualité de l’air dans ses villes et réduire sa dépendance des importations de carburants. C’est pourquoi elle possède aujourd’hui déjà plus de 40% du parc mondial des automobiles électriques (voir l’illustration).

  • Les responsables politiques promeuvent une transformation durable: plus de treize grandes villes ont déjà édicté des dispositions contraignantes afin de remplacer en grande partie le transport individuel des personnes par un système de transports publics autonomes à propulsion électrique sur les dix prochaines années, comme un article en faisait état récemment dans Business Insider3. En voici quelques exemples:
    a. Paris, Madrid, Oslo, Bruxelles, Berlin, Hambourg, Stuttgart et d’autres villes européennes veulent réserver l’accès à leur centre-ville aux seuls véhicules électriques d’ici à 2030.
    b. Copenhague, où depuis les années 1960 déjà une personne sur deux se rend au travail à vélo, veut atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2025. En outre, 28 quartiers périphériques de la capitale danoise souhaitent intégrer ce plan de mobilité.
    c. À Singapour, Shanghai, Pékin ou Chengdu, n’importe quel lieu du centre-ville devrait être bientôt accessible en moins de quinze minutes grâce à un réseau de transports publics intelligent, c’est-à-dire  sans voiture.
    d. À Londres, le trafic motorisé coûte de plus en plus cher. Les péages routiers et les taxes de congestion doivent inciter les pendulaires à changer de moyen de transport.
    e. San Francisco et New York ont élaboré des plans ambitieux pour réduire et électrifier progressivement le trafic automobile et promouvoir les transports publics ainsi que la circulation des vélos.
    f. Même Mexico veut bannir plus de deux millions d’automobiles de ses rues sur les dix prochaines années. Et Bogotá s’y emploie en promouvant le trafic des gondoles et en organisant des journées sans voiture.

Exercice de réflexion

Les secteurs enregistrant une croissance en forme de S sont comme un éléphant invisible dans une pièce. Leur force dominante se développe lentement sur de nombreuses scènes. Et lorsque celles-ci sont reliées entre elles, il devient évident que, partout, les principaux bénéficiaires ne sont qu’une poignée d’entreprises, lesquelles font alors leur percée sur les marchés boursiers. L’ascension des actions FANG ces dernières années en livrent un parfait exemple.

On peut également illustrer ce phénomène à l’aide d’un jeu de nombres logique4: «Imaginez que vous êtes assis sur les gradins les plus élevés d’un stade de football. Des gouttes d’eau commencent à perler au milieu du terrain. Une seule goutte tombe pendant la première minute, puis le nombre de gouttes double par rapport à la minute précédente. Quand le stade sera-t-il rempli à ras bord?

La réponse est tout aussi surprenante que logique: au bout de 30 minutes, on ne distingue qu’une petite flaque d’eau. De votre place, il vous faut des jumelles pour la voir. Mais après 45 minutes, le stade est déjà rempli à hauteur de 7%. Et quatre minutes plus tard seulement, c’est-à-dire au bout de 49 minutes, il est plein à ras bord et vous devez nager pour ne pas vous noyer.»

Cet exemple et bien d’autres permettent de se représenter l’évolution de la mobilité intelligente, qui se mesurera bien évidemment à la progression des véhicules électriques. Ces produits de niche aujourd’hui remporteront un franc succès demain déjà: dans une vingtaine d’années, ils devraient représenter 45% des ventes mondiales d’automobiles.

Qui en profite de manière exponentielle?

Les investisseurs qui optent pour la mobilité intelligente feraient bien de ne pas limiter leurs placements aux constructeurs de voitures électriques. En effet, les grands bénéficiaires d’une évolution restent souvent dans l’ombre. N’oubliez pas qu’à l’époque de la ruée vers l’or en Californie, ce ne sont pas les prospecteurs fébriles qui se sont enrichis, mais les commerçants froidement calculateurs qui leur vendaient les pelles et tout le matériel nécessaire en se prenant une solide marge. Dans le cas présent aussi, il convient d’identifier ces profiteurs. Or on distingue au moins quatre secteurs d’activité qui pourraient procurer de bons rendements avec l’émergence de la mobilité intelligente ces dix prochaines années. Par souci de simplification, je n’énumère ici que des catégories. Vous trouverez davantage d’informations à ce sujet dans la documentation des fonds de placement que nous avons sélectionnés.

En tout cas, une chose est certaine: la mobilité intelligente compte parmi les grands thèmes d’investissement de notre époque.

 

4 D’après «Jochen Stanzl, Exponentielles Wachstum: Ertrinken in 4 Minuten, 2010» https://www.godmode-trader.de/artikel/exponentielles-wachstum-ertrinken-in-4-minuten,2286650