Les hedge funds à l’heure du doute - Troisième partie

Angélique Mounier-Kuhn

3 minutes de lecture

Les pionniers, grands maîtres incontestés de l’industrie, se distinguent par leurs performances étincelantes sur longue période.

Les hedge funds sont longtemps passés pour les enfants terribles de la finance mais les enfants ont grandit. Le secteur s’est institutionnalisé et pèse aujourd’hui plus de 3’000 milliards de dollars. Dans la première partie de cette série en quatre volets, nous avions observé que les hedge funds n'avaient guère tenu leurs promesses depuis la crise financière. Dans une seconde partie, nous avions également constaté que 2018, année du retour de la volatilité et de circonstances a priori plus favorables, ne leur avait pas non plus été propice. Quelques exceptions confirment toutefois la règle. 

Situé au sommet d’une tour en construction à la lisière de Central Park, l’appartement a plus de 2000 m2 de superficie et offre des vues spectaculaires sur Manhattan. Pour 238 millions de dollars, une transaction record aux Etats-Unis, Kenneth Griffin s’est offert en janvier ce bijou de l’immobilier new-yorkais, qui vient étoffer un patrimoine déjà fourni de résidences à Chicago, Miami Beach ou Londres. Le patron de Citadel, géant de l’industrie alternative pesant plus de 30 milliards de dollars, ne connaît pas la crise. D’après la presse américaine, son fonds multistratégie vedette, le Wellington fund, a progressé de plus de 9% en 2018, quand le secteur perdait en moyenne 6,7% selon l’indice HFRX.

UNE CONSTANCE DANS LA SUPERFORMANCE

Fondé en 1990 à Chicago, Citadel, compte parmi ses conseillers senior Ben Bernanke, l’ancien gouverneur de la Réserve fédérale. C’est aussi l’un des rares hedge funds au monde à afficher plusieurs décennies d’activité au compteur, au côté des Bridgewater Associates, Renaissance Technologies, Soros Fund Management, DE Shaw, Lone Pine Capital ou Och-Ziff. A chacun de ces mastodontes de l’alternatif son style, hérité de la personnalité de son fondateur. Mais tous ont en commun d’avoir forgé leur légende dans la constance et la surperformance, de disposer d’une colossale force de frappe financière et technologique et d’avoir un goût immodéré du secret.

Les vingt plus gros gérants alternatifs pèsent aujourd’hui 18%
des encours totaux dans l’industrie.

Pour ces fonds là, 2018, année pourtant sombre dans l’ensemble du secteur, n’a pas fait exception. D’après la société de fonds de hedge funds LCH Investments, les vingt plus gros gérants alternatifs, pèsent aujourd’hui 18% des encours totaux dans l’industrie. L’an passée, ils sont parvenus à engranger 23,2 milliards de dollars net de frais pour leurs clients, quand le reste de l’industrie perdait en cumulé 64 milliards de dollars. Plus spectaculaire encore, deux fonds ont réussi à eux seuls à générer plus de la moitié des gains: Bridgewater Associates, fondé en 1975 par Ray Dalio, et Renaissance Technologies, créé en 1982. Comme si, depuis que l’industrie est apparue, personne n’était parvenu à surpasser les pères fondateurs, y compris au sein de la meute de jeunes loups ayant lancé leurs propres fonds après avoir été formés par ces illustres maîtres.

L’AVANTAGE DE L’INDEPENDANCE

La plupart de ces fonds historiques sont fermés depuis des années, ce qui leur confère l’avantage de l’indépendance. «Le luxe d’un fonds comme Bridgewater, c’est de ne pas à avoir à subir la pression des investisseurs, contrairement aux plus petits fonds que les exigences de performance de leurs clients poussent parfois à courir après le marché, confirme Philippe Ferreira, Senior Strategist chez Lyxor Asset Management. L’an passé, poursuit le spécialiste, quand la volatilité a fait son retour, Bridgewater a opté pour des positionnements prudents et s’y est tenu alors que les marchés rebondissaient durant l’été. Cela lui a permis de performer au dernier trimestre. Il y a une forme d’humilité à reconnaître que l’on n’est pas capable de «timer» le marché et à tenir sa position.»

A condition d’avoir les reins solides, ce qui est le cas de la firme de Ray Dalio,  qui cumule 150 milliards de dollars d’actifs sous gestion. Depuis ses débuts à Westport, dans le Connecticut, elle a rapporté la bagatelle de 57,8 milliards de dollars à ses investisseurs, estime LCH.

Il arrive parfois que le club très fermé des géants de l’alternatif
voit sortir l’un de ses membres par la petite porte.

«Ces gestionnaires peuvent se réinventer parce qu’ils en ont les moyens», souligne pour sa part Sherban Tautu, Head Global Investment Solutions à la Banque Syz. En tant que fonds multistratégie, ils sont à l’affût des changements de régime sur les marchés et ont la capacité d’allouer des capitaux sans délais sur les stratégies qu’ils jugent prometteuses. Sherban Tautu ajoute:«L’accès à la technologie étant le nerf de la guerre, ils se distinguent aussi par leur capacité à investir dans des systèmes informatiques et à s’entourer de cerveaux pour développer les algorithmes et analyser les données.» Avec sa batterie de physiciens, astrophysiciens, chimistes ou cryptographes, Renaissances Technologies, fondé par le mathématicien de génie Jim Simons, jouit d’une telle aura scientifique que la rumeur lui prête la deuxième capacité de calcul au monde derrière celle du Pentagone. La firme basée dans l’État de New York est à la tête d’une centaine de milliards de dollars, mais Medallion, son fonds vedette, n’est plus réservé qu’aux collaborateurs depuis 2005.

SORTIE PAR LA PETITE PORTE

Il arrive parfois que le club très fermé des géants de l’alternatif voit sortir l’un de ses membres par la petite porte. John Paulson y avait fait une entrée fracassante en 2007, en pariant contre les subprimes, ces crédits pourris qui gangrenaient le marché immobilier américain. Son fonds a frôlé la barre des 40 milliards de dollars en 2011, avant que ses performances calamiteuses finissent par avoir raison de la confiance de ses investisseurs. Il y a quelques semaines, le gérant brièvement adulé a dit qu’il songeait à transformer, comme d’autres avant lui, son fonds en family office dans les deux ans à venir. Une structure moins contraignante sur le plan réglementaire, et surtout, moins exposée aux pressions des clients.

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