Le différend irlandais

Aneeka Gupta, WisdomTree

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Le Parlement s’oppose à un «non-accord» sur le Brexit, mais il n’est pas prêt non plus à retarder le Brexit.


© Keystone

Le vote du Parlement du 29 janvier dernier a délivré un message clair: le Parlement s’oppose à un «non-accord» sur le Brexit, mais il n’est pas prêt non plus à retarder le Brexit. Ce résultat a confirmé le succès combiné de l’amendement Brady et de l’amendement Spelman parmi les sept sept motions déposées par John Bercow.

L’amendement Brady vise à supprimer la partie la plus controversée de l’accord avec l’Union européenne (UE), le Backstop irlandais. La frontière qui sépare la République d’Irlande et l’Irlande du Nord sur 500 kilomètres a été l’un des plus grands points de friction des négociations. L’amendement Spelman précise qu’il existe à la Chambre des communes une majorité en défaveur d’un Brexit «chaotique». Les deux autres amendements importants ont été rejetés – Cooper (qui demandait une prolongation de l’article 50) et Grieve (qui cherchait à gagner plus de temps pour les autres options Brexit).

Le filet de sécurité irlandais

Les nouveaux objectifs de négociation de l’amendement Brady vont à l’encontre des limites fixées par Theresa May, qui sont: (1) quitter l’union douanière de l’UE, (2) maintenir une frontière ouverte entre l’Irlande et l’Irlande du Nord et (3) maintenir un commerce sans friction avec les partenaires continentaux du Royaume-Uni. Un accord sur le filet de sécurité est essentiel, car il s’agit d’un filet de sécurité qui s’appliquera à la frontière irlandaise après le départ de la Grande-Bretagne de l’UE.

Les marchandises entrant en Irlande du Nord seraient soumises
à des contrôles supplémentaires pour assurer le respect des normes de l’UE.

Ce filet de sécurité assurerait le maintien de la coopération transfrontalière, soutiendrait l’économie insulaire et protègerait l’accord de paix du Vendredi Saint. Dans le cadre de l’accord actuel négocié par Theresa May, l’Irlande du Nord resterait alignée sur certaines règles du marché unique de l’UE, si une autre solution ne peut être trouvée d’ici la fin de la période de transition en décembre 2020. Cela signifierait que les marchandises entrant en Irlande du Nord seraient soumises à des contrôles supplémentaires pour assurer le respect des normes de l’UE.

C’est la principale pierre d’achoppement des parlementaires, car ils craignent que le Royaume-Uni ne continue à suivre les règles de l’UE pendant une période indéfinie sans disposer d’un mécanisme pour s’en retirer unilatéralement. Le DUP, un parti unioniste d’Irlande du Nord, s’est également opposé à ce filet de sécurité en refusant d’accepter des contrôles supplémentaires en Irlande du Nord, car cela pourrait menacer l’intégrité de l’union. À moins que les Britanniques ne changent leur approche de l’union douanière et du marché unique, il est peu probable que l’UE change son opinion au sujet du filet de sécurité.

Quelle est la prochaine étape?

Theresa May est maintenant confrontée à la tâche ardue de retourner vers l’UE dans un délai de deux semaines afin de trouver une meilleure offre qui rende le filet de sécurité plus acceptable. Il est peu probable que l’UE joue le jeu et la perspective d’une impasse se profile à l’horizon. On pourrait presque même dire qu’on est de retour au point de départ. Ce d’autant qu’aussi bien le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, que la négociatrice en chef adjointe Sabine Weyand et que le président français Emmanuel Macron ont tous déclaré qu’il n’y avait pas lieu de renégocier ce filet de sécurité.

Il est impossible de savoir
comment finira le Brexit.

Dans une déclaration publiée après les votes, le gouvernement irlandais a déclaré que sa position sur le Brexit n’avait pas changé et qu’il poursuivrait ses préparatifs en vue d’un scénario sans accord. Dans l’intervalle, le gouvernement dirige également l’«Alternative Arrangements Working Group» (AAWG) qui a pour double objectif de se concentrer sur le filet de sécurité et d’impliquer les députés travaillistes par le biais de concessions sociales et de droits des travailleurs. Le groupe combine à la fois les députés «pour» et «contre» le Brexit pour trouver une solution de rechange au filet de sécurité à la frontière irlandaise.

Le prochain vote significatif devrait avoir lieu le 13 février, après l’accord révisé de mai avec l’UE, et c’est à ce moment que la majorité parlementaire opposée au «no-deal» fera pression. Jusqu’à présent, il est impossible de savoir comment finira le Brexit. Alors que Theresa May a réussi à garder le contrôle en mettant de son côté les partisans d’un Brexit «dur», on pourra s’acheminer vers une demande d’extension de l’article 50 le 13 février, si l’UE refuse de bouger.

Saisir l’opportunité alors que l’incertitude du Brexit atteint son paroxysme

La saga du Brexit a eu un impact sur les économies britannique et européenne au cours des deux dernières années. Dans le cas du Royaume-Uni, son économie a subi des pertes tangibles telles qu’un ralentissement de la croissance du PIB et une contraction des prix des logements. La plupart des indicateurs de confiance des entreprises et des consommateurs au Royaume-Uni sont tombés sous leurs moyennes à long terme. Néanmoins, les données de confiance du Royaume-Uni sont faibles, mais pas pires que celles de la zone euro.

L’atonie de la croissance entravera probablement
les tentatives de normalisation de la politique monétaire.

La croissance de la zone euro a également ralenti à son rythme le plus lent en quatre ans. Cela s’explique en grande partie par des vents contraires extérieurs tels que les tensions commerciales mondiales et un ralentissement dans les marchés émergents (MCE), dont on sait qu’ils constituent une source clé de demande pour les exportations européennes. Depuis le début de 2019, on a assisté à un redressement des marchés émergents et les frictions commerciales ont commencé à s’atténuer, ce qui a permis aux actions de la zone euro d’amorcer une modeste reprise.

L’atonie de la croissance entravera probablement les tentatives de normalisation de la politique monétaire. Le paysage politique européen connaîtra une transformation radicale en 2019, avec le départ de la chancelière allemande Angela Merkel après 20 ans aux commandes, les élections législatives en mai, la fin du mandat de huit ans du président de la Banque centrale européenne Mario Draghi et le Brexit. Reste que l’Europe est largement sous-évaluée, les risques ont été nettement surévalués, les valorisations sont attrayantes et offrent une certaine marge de manœuvre pour d’autres hausses.

Pour les investisseurs qui cherchent à obtenir une exposition tactique à l’Europe, ils peuvent se tourner vers une stratégie privilégiant une exposition aux segments à rendement plus élevé du marché comme la finance, l’énergie, les communications et les services publics. Les actions britanniques ont connu une forte correction au cours de l’année écoulée et se négocient à leur valorisation de la grande crise financière de 2007-2008. Bien que l’incertitude soit à son paroxysme et que le sentiment demeure faible pour les actions européennes, il pourrait s’avérer intéressant d’adopter une approche prudente axée sur une exposition aux actions européennes à haut rendement. Bien qu’il soit difficile de prédire l’issue exacte en politique, le bon sens devrait l’emporte à la dernière minute alors que les deux économies s’efforceront d’éviter un scénario final chaotique.