Le «EM Tech Leapfrog»: quand les marchés émergents devancent l’Occident

Diellza Kolloni, Banque Heritage

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Le rééquilibrage technologique soulève des questions structurelles pour tout investisseur qui gère une allocation globale.

 

Paiements instantanés, livraison médicale par drone, fabrication de technologies propres: dans plusieurs secteurs stratégiques, les économies émergentes ne suivent plus le modèle occidental, elles le devancent. Ce phénomène, que les économistes désignent sous le terme de leapfrogging, mérite l’attention des investisseurs multi-actifs.

L’absence d’héritage comme avantage compétitif

L’absence d’infrastructure existante s’est révélée être un avantage. Là où l’Europe et les Etats-Unis ont dû composer avec des systèmes bancaires lourds, des réseaux de cartes de crédit établis depuis des décennies et des habitudes de consommation ancrées, les marchés émergents ont construit directement des systèmes de paiement sur le smartphone, sans étapes ni prestataires intermédiaires.

Selon le FMI et la Banque mondiale, l’Inde concentre aujourd’hui environ 49% du volume mondial des transactions de paiement en temps réel, via son système UPI (Unified Payments Interface). En mai 2026, UPI a enregistré 23,2 milliards de transactions soit une valeur de 29'900 milliards de roupies (315 milliards de dollars), un record absolu depuis son lancement.

Les Etats-Unis peinent encore à généraliser un équivalent aussi fluide et interopérable. Pendant des années, Venmo, Zelle et PayPal ont coexisté sans réelle interconnexion. L’Europe, malgré SEPA Instant, reste fragmentée. Au Kenya, M-Pesa a permis l’inclusion financière de plusieurs millions de personnes sans compte bancaire traditionnel. En Chine, Alipay et WeChat Pay ont structuré une économie quasi entièrement cashless avant même que le débat ne s’engage sérieusement en Occident.

Santé et énergie: une avance qui s’étend à l’industrie

Le leapfrog ne se limite pas à la finance. Dans les marchés émergents, la combinaison d’une connectivité internet croissante et d’une absence d’infrastructure commerciale physique préexistante a conduit à des bonds technologiques exponentiels dans l’adoption et la croissance de nouveaux modèles d’affaires.

La logistique médicale en est une illustration saisissante. Le Rwanda a lancé dès 2016 le premier service de livraison autonome par drone à l’échelle nationale, permettant l’acheminement de produits médicaux vitaux vers des communautés rurales isolées. Au Ghana, une étude publiée dans le BMC Health Services Research a documenté une réduction de 56% des décès maternels dans les établissements de santé recourant aux livraisons par drone, par rapport à ceux n’en bénéficiant pas. Le dispositif couvre désormais cinq pays pionniers - Rwanda, Ghana, Nigeria, Kenya et Côte d’Ivoire - avec un objectif de 15'000 établissements de santé. En Europe et aux Etats-Unis, le cadre réglementaire applicable aux drones continue de freiner des déploiements comparables.

Dans le domaine de l’énergie, la Chine fabrique aujourd’hui 80% des panneaux solaires mondiaux, 60% des éoliennes, 70% des véhicules électriques et 75% des batteries. En 2024, la Chine produisait 93,2% du polysilicium mondial, 96,6% des wafers et 92,3% des cellules photovoltaïques. Au-delà des seuls critères de coûts, c’est une domination technologique et industrielle qui repositionne la chaîne de valeur mondiale de la transition énergétique.

Les implications pour l’investisseur multi-actifs

Ce rééquilibrage technologique soulève des questions structurelles pour tout investisseur qui gère une allocation globale.

Premièrement, il invite à reconsidérer la prime de risque habituellement associée aux marchés émergents: lorsqu’un écosystème de paiements est plus efficace qu’en Europe occidentale, ou qu’un modèle de livraison médical par drone est plus avancé qu’aux Etats-Unis, la notion de «risque pays émergents» ne peut plus s’apprécier selon les seuls critères macroéconomiques classiques. Deuxièmement, les chiffres de croissance de certains acteurs illustrent l’ampleur du phénomène. MercadoLibre a enregistré une croissance de 45% de ses revenus au dernier trimestre de 2025, dans un contexte où le secteur e-commerce américain affichait une croissance normalisée de 7 à 9%. Nubank conserve l’un des modèles de coût par client les plus bas au monde, tout en s’étendant au Mexique et en Colombie avec de nouveaux produits couvrant le crédit, l’épargne et l’assurance. Sea Limited et Grab, en Asie du Sud-Est, opèrent dans des marchés où la pénétration bancaire reste faible et où la croissance digitale se mesure encore en dizaines de points de pourcentage.

Troisièmement, l’infrastructure qui rend ce leapfrog possible, télécommunications, smartphone, cloud, identité numérique, constitue elle-même une thématique d’investissement transversale, indépendamment des acteurs applicatifs.

Changer de référentiel

L’opposition entre marchés développés «innovants» et marchés émergents «en rattrapage» appartient au passé. Dans les paiements, la banque digitale, la logistique par drone ou la fabrication d’énergie propre, ce sont désormais l’Inde, le Brésil, la Chine, le Rwanda ou le Nigeria qui définissent les standards. Pour un investisseur multi-actifs, ignorer cette réalité revient à analyser le monde avec une décennie de retard. La véritable question n’est plus de savoir si les marchés émergents innovent, mais à quelle vitesse leurs innovations s’exporteront vers les marchés développés.