La Grèce est-elle le nouvel Eldorado?

Charles-Henry Monchau, Banque Syz

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Les incitations fiscales, une croissance plus soutenue et un environnement de marché plus crédible attirent aussi bien les gestionnaires de fonds que les grandes fortunes privées.

 

Selon Bloomberg News, Chris Rokos s’apprête à transférer sa résidence fiscale à Athènes, où il ouvrira également un bureau. Le départ est loin d’être anodin. Il représente le troisième plus gros contribuable du Royaume-Uni, avec quelque 330 millions de livres d’impôts acquittés l’an dernier, selon le Sunday Times Tax List. Son entreprise, fondée en 2015 après avoir cofondé Brevan Howard, gère environ 22 milliards de dollars et emploie plus de 370 personnes.

D’autres fonds envisagent désormais le même pas. Millennium est en discussion avec les autorités grecques au sujet d’une implantation à Athènes, tandis que Verition et Elan envisagent également ce déplacement. Outre les origines grecques de Rokos, le principal attrait est fiscal et existe depuis 2019: un impôt forfaitaire de 100’000 euros par an sur les revenus étrangers, garanti pendant quinze ans au maximum. Un tel mouvement aurait été difficile à imaginer il y a encore dix ans. La Grèce dispose désormais d’un régime fiscal spécifique pour les gestionnaires de fonds, d’une notation investment grade ou de «qualité d'investissement» et d’une bourse sur le point de réintégrer les marchés développés.

Le coût de rester à Londres

Londres demeure la première place européenne pour les hedge funds. Le Royaume-Uni concentre près de 542 milliards de dollars d’actifs sous gestion, soit environ 10% des encours mondiaux et près de 85% du total européen. Selon TheCityUK, le secteur représente près de 40’000 emplois et génère quelque 3,9 milliards de livres de recettes fiscales chaque année. Les récentes évolutions de la fiscalité britannique ont néanmoins renforcé l’attrait d’autres places financières auprès des grandes fortunes et des gérants de fonds.

En avril 2025, le Royaume-Uni a supprimé le régime fiscal des non-domiciliés, mettant ainsi fin à plus de deux siècles de traitement préférentiel des revenus de source étrangère. Le dispositif qui lui a succédé, le régime Foreign Income and Gains, ne s’applique que pendant quatre ans et demeure réservé aux personnes ayant résidé hors du Royaume-Uni pendant au moins dix ans avant leur installation. Pour les non-doms installés de longue date, le nouveau cadre offre des avantages sensiblement plus limités et un horizon d’adaptation nettement plus court. Les règles applicables aux revenus offshore, aux plus-values, aux successions et aux trusts ont également évolué, et d’autres changements restent possibles. Pour les personnes fortunées très mobiles, cette incertitude peut peser autant que le niveau d’imposition lui-même.

Le Royaume-Uni n’est pas la seule juridiction à durcir ses conditions. Le Portugal a fermé son régime de résident non habituel aux nouveaux demandeurs en 2024. L’Italie, autrefois concurrente directe de la Grèce, a augmenté en deux ans son impôt forfaitaire pour les personnes fortunées de 100’000 euros à 200’000 euros, puis à 300’000 euros. Dans ce contexte, une juridiction qui continue d’offrir les mêmes conditions depuis 2019 se distingue par sa stabilité.

L’offre grecque

La dispositif grecque repose sur l’article 5A du Code fiscal, introduit fin 2019. Selon l’Independent Authority for Public Revenue (AADE), les personnes éligibles qui transfèrent leur résidence fiscale en Grèce paient un montant fixe de 100’000 euros par an sur leurs revenus de source étrangère, quelle que soit le niveau de ces revenus. Cette somme épuise entièrement l’obligation fiscale. Il n’est pas nécessaire de déclarer les revenus étrangers sous-jacents et aucun barème progressif ne s’applique. Le régime peut être maintenu pendant quinze années fiscales maximum, avec la possibilité d’inclure un membre supplémentaire de la famille pour 20’000 euros par an.

Avant 2019, les revenus étrangers étaient imposés selon le système ordinaire grec, qui pouvait atteindre 44% pour les revenus professionnels et commerciaux, auxquels s’ajoutaient des taux distincts sur les dividendes, les intérêts et les plus-values. L’article 5A a instauré un régime autonome permettant aux contribuables éligibles de soumettre leurs revenus étrangers à une imposition forfaitaire.

L’accès au dispositif demeure toutefois soumis à plusieurs conditions. Les candidats ne doivent généralement pas avoir été résidents fiscaux grecs pendant sept des huit années précédentes. Ils doivent également réaliser en Grèce un investissement éligible d’au moins 500’000 euros, généralement dans un délai de trois ans, dans des entreprises grecques, l’immobilier ou d’autres actifs approuvés. La résidence dépend également de la réalité économique. Une personne devient résidente lorsque la Grèce constitue son domicile principal ou le centre de ses intérêts vitaux, ou lorsqu’elle y séjourne plus de 183 jours sur une période de douze mois.

Pour les ressortissants non européens, cet investissement peut également contribuer à l’obtention d’un permis de séjour. Les citoyens de l’UE disposent déjà du droit de vivre et de travailler en Grèce. Le programme grec de Golden Visa reste l’un des rares dispositifs européens encore accessibles. Le Portugal a retiré l’immobilier résidentiel de son propre programme en 2023, l’Espagne a supprimé son Golden Visa en 2025 et Malte a perdu la même année son programme de citoyenneté par investissement à la suite d’une décision de la justice européenne. En vertu de la loi 5100/2024, les seuils grecs vont désormais de 400’000 euros dans la majeure partie du pays à 800’000 euros à Athènes et dans d’autres zones privilégiées. Le même investissement peut souvent satisfaire à la fois aux exigences de l’article 5A et à celles du Golden Visa. Un seul investissement peut ainsi ouvrir droit au séjour et au régime fiscal forfaitaire.

Pour les gestionnaires de fonds, l’offre s’est encore renforcée cette année. Le 24 juin 2026, le Parlement grec a adopté la loi 5313/2026, rétroactive au début de l’année, établissant un taux forfaitaire de 15% sur le carried interest des employés d’entités établies localement et fournissant des services à des gestionnaires de fonds éligibles. Un taux de 5% s’applique même aux personnes relocalisées dans le cadre du régime «brain gain», à condition que leur employeur dépense au moins 3 millions d’euros par an pour ses activités dans le pays. La loi précise également que les activités d’investissement d’un fonds en Grèce ne créent pas, à elles seules, une résidence fiscale locale, réduisant le risque qu’un bureau à Athènes fasse entrer l’ensemble du fonds dans le champ fiscal grec.

Sept ans après l’entrée en vigueur de l’article 5A, la base du régime reste néanmoins limitée. Selon des chiffres rapportés par ProtoThema, 213 contribuables avaient rejoint le dispositif à fin août 2026, pour un investissement éligible total de 277 millions d’euros. Rokos et les hedge funds qui envisagent désormais Athènes seront parmi les premiers à tester a capacité du dispositif à changer d’échelle.


Source: TaxAtlas

 

Le point de vue des entreprises

Le forfait fiscal explique l’attrait d’Athènes pour les grandes fortunes. L’installation d’une société d’investissement répond toutefois à d’autres considérations. Depuis plusieurs années, la Grèce cherche à renforcer son attractivité auprès du secteur financier.

Le taux normal de l’impôt sur les sociétés s’établit à 22%, tandis que la retenue à la source sur les dividendes est limitée à 5%, l’un des taux les plus faibles de la zone euro. Athènes offre également l’euro, l’accès au marché unique européen et un cadre réglementaire européen.

Le contexte macroéconomique s’est lui aussi nettement amélioré. Elle a retrouvé une notation de crédit investment grade en 2023, et son économie a progressé plus rapidement que la moyenne européenne chaque année depuis 2021, avec une croissance proche de 4,75% contre environ 3% pour le continent. La dette publique est passée d’environ 210% du PIB en 2020 à moins de 146% fin 2025, soit la baisse trimestrielle la plus importante de l’UE au quatrième trimestre 2025, selon Eurostat. La croissance devrait toutefois ralentir de 2,1% en 2025 à 1,8% en 2026, selon la Commission européenne. Pour les gérants de fonds, la trajectoire des cinq dernières années reste néanmoins déterminante.

Les marchés ont suivi cette évolution. MSCI prévoit de reclasser la Grèce parmi les marchés développés en mai 2027. Ce serait la première fois qu’un pays retrouve ce statut après avoir été rétrogradé au rang de marché émergent. Les infrastructures se sont également améliorées. Microsoft a engagé près d’un milliard d’euros dans les infrastructures cloud grecques et plusieurs opérateurs de centres de données développent leurs activités dans le pays. Cela ne fait pas encore d’Athènes un rival des infrastructures financières londoniennes, mais ces progrès réduisent les obstacles à une implantation.


Source: MSCI

 

Le coût constitue un autre argument. A Mayfair, les loyers des bureaux hauts de gamme approchent 200 livres par pied carré et par an. A Athènes, les prix ont fortement progressé mais restent nettement inférieurs, même après une hausse récente de 15%. Les coûts salariaux suivent la même tendance.

Athènes offre enfin l’avantage d’un marché encore peu occupé. A Londres, les nouveaux fonds se disputent les mêmes talents et les mêmes bureaux que des centaines d’acteurs établis. En Grèce, les autorités cherchent activement à attirer le secteur. Lors d’une prochaine visite à Londres, le ministre grec des Finances, Kyriakos Pierrakakis, devrait notamment rencontrer plusieurs dirigeants de la finance afin de promouvoir une implantation en Grèce. Pour les marchés de capitaux grecs, la présence physique de fonds pourrait renforcer la liquidité d’une bourse historiquement peu liquide.


Source: BNP Paribas

 

Pas sans risques

Les règles fiscales peuvent évoluer, et l’offre grecque paraît attractive en partie parce que ses conditions sont restées stables depuis 2019. Mais cette stabilité dépend des futurs gouvernements, ce qui fait d’un engagement fiscal de quinze ans un pari sur leur volonté de maintenir le dispositif. La Grèce doit organiser ses prochaines élections législatives d’ici 2027, et une évolution de l’équilibre politique pourrait relancer le débat sur les régimes fiscaux préférentiels. Un récent agrégat de sondages suggère que le parti au pouvoir n’obtiendrait que 39,5% des sièges, soit moins qu’une majorité à lui seul. Des pressions pourraient également venir de Bruxelles, où la surveillance des programmes européens liés à l’immigration par l’investissement continue de s’intensifier.

Le vivier de compétences constitue une autre limite. La Grèce se remet encore d’une décennie d’émigration qui a réduit le nombre de professionnels expérimentés disponibles localement, même si la tendance commence à s’inverser, avec désormais davantage de Grecs revenant dans le pays. Malgré cela, le nombre de gestionnaires de portefeuille expérimentés, de spécialistes quantitatifs et d’experts en gestion des risques reste inférieur à celui de Londres. En pratique, les entreprises devront donc probablement relocaliser une partie de leurs cadres expérimentés.

L’accessibilité du logement constitue une autre source de préoccupation. Selon Eurostat, 28,9% de la population consacrent plus de 40% de leurs revenus au logement, contre une moyenne de 8,2% dans l’UE. Le FMI estime que les prix de l’immobilier grec ont augmenté d’environ 85% depuis leur point bas après la crise, contre une hausse de 47% du revenu disponible par habitant sur la même période. L’inflation des loyers a également atteint 10% en 2025. Le FMI cite une demande de plus en plus concentrée, y compris de la part d’acheteurs étrangers, comme l’un des facteurs explicatifs. Cela pourrait devenir un sujet politiquement sensible si cette tendance se poursuit.

Conclusion

Le régime fiscal forfaitaire grec suscite un intérêt croissant parmi l’élite des hedge funds londoniens, avec Chris Rokos à la tête d’une vague qui pourrait inclure Millennium, Verition et Elan. L’attrait ne repose pas uniquement sur l’impôt forfaitaire de 100’000 euros. La reprise économique, le retour au statut investment grade, la baisse de la dette, un Golden Visa relativement accessible et un nouveau taux de 15% sur le carried interest des gestionnaires de fonds renforcent l’intérêt du pays.  Le durcissement fiscal du Royaume-Uni, accompagné de mesures similaires au Portugal et en Italie, a également rendu la stabilité de la Grèce plus rare par comparaison.

La base reste néanmoins limitée, avec seulement 213 participants. Des risques subsistent, notamment avec une élection en 2027 susceptible de modifier la politique fiscale, un vivier de talents réduit après des années d’émigration et un marché immobilier sous pression face à la hausse de la demande. La question est désormais de savoir si cette évolution constituera un changement durable ou une fenêtre d’opportunité temporaire. La réponse dépendra de facteurs qui restent en partie hors du contrôle de la Grèce.

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