Après des années de sous-investissement, l’Europe commence enfin à augmenter ses dépenses de défense. Peu de personnes ont exprimé les enjeux avec autant de franchise que l’ancien secrétaire général de l’OTAN, George Robertson, qui a averti que des décennies de «complaisance corrosive» avaient mis le Royaume-Uni «en péril».
Selon l’Agence européenne de défense, les dépenses de l’Union européenne en recherche et développement liés à la défense s’élevaient à seulement 13 milliards d’euros (15,2 milliards de dollars) en 2024 — soit environ 0,07% du PIB — contre 149 milliards de dollars, soit environ 0,5% du PIB, aux Etats-Unis. Pour combler cet écart, il faudra non seulement augmenter les dépenses publiques en R&D, mais aussi adopter une approche fondamentalement différente de la mobilisation des capitaux.
Mais l’argent n’est pas la principale contrainte. Le véritable défi consiste à transformer les dépenses en capacités technologiques. La défense moderne repose moins sur le nombre de soldats que sur la maîtrise de technologies de pointe telles que les semi-conducteurs, l’IA, l’informatique quantique et les énergies propres. La capacité militaire dépend désormais de la rapidité avec laquelle ces technologies peuvent être développées et déployées à grande échelle. Les pays qui agissent rapidement seront à la fois plus sûrs et plus prospères, tandis que ceux qui prendront du retard seront contraints de s’en remettre à des fournisseurs externes à un moment où la fragmentation géopolitique rend cette dépendance de plus en plus coûteuse.
Ce défi devient de plus en plus urgent à mesure que s'intensifie la concurrence autour des technologies d'importance stratégique. Les Etats-Unis combinent des marchés de capitaux profonds avec un soutien public à grande échelle, tandis que la Chine consacre les ressources de l'État à un déploiement rapide. L'Europe, qui peine à traduire son excellence en matière de recherche en capacité industrielle, risque de se retrouver à la traîne par rapport aux deux.
Le problème n’est pas un manque de talents. L’Europe ne manque pas d’universités de classe mondiale ni de travailleurs hautement qualifiés, mais trop peu d’entreprises innovantes parviennent à devenir de grandes sociétés compétitives à l’échelle mondiale, et beaucoup sont rachetées ou se développent à l’étranger.
La faiblesse de l’Europe est d’ordre financier et institutionnel. Si le continent dispose d’une épargne abondante, il manque de capitaux prêts à prendre des risques. Il ne s’agit plus seulement d’un problème de croissance; c’est un enjeu de défense, car la capacité à développer les technologies émergentes détermine de plus en plus les capacités militaires.
Les systèmes de retraite européens comptent parmi les plus importantes sources de financement inexploitées pour le développement des industries stratégiques. Mais alors que les fonds de pension gèrent d’énormes réserves de capitaux à long terme, en particulier dans les régimes à cotisations définies qui dominent désormais l’épargne-retraite, ils n’allouent qu’une petite part aux entreprises innovantes à forte croissance (principalement hors d’Europe), privilégiant les actifs plus sûrs aux investissements en actions plus risqués.
Les administrateurs et les gestionnaires d’actifs considèrent souvent les investissements en actions comme illiquides, incertains et difficiles à évaluer. La performance est évaluée sur des horizons relativement courts, alors que les engagements s’étendent sur des décennies. Ce décalage incite fortement à privilégier les actifs liquides et à faible volatilité, même lorsque les rendements à long terme justifieraient une prise de risque plus importante. Il en résulte un biais structurel qui rend plus difficile pour les entreprises innovantes l’accès aux capitaux dont elles ont besoin pour se développer.
Si les décideurs politiques reconnaissent de plus en plus ce problème, les mesures existantes restent trop limitées. Des initiatives telles que le «Defense and Security Accelerator» britannique ont démontré la viabilité du co-investissement public-privé, mais elles n’ont pas significativement modifié les décisions d’allocation institutionnelles ni instauré la confiance nécessaire à une participation plus large.
Une approche plus efficace consisterait à considérer les dépenses publiques comme un catalyseur plutôt que comme une simple source de financement. Si les gouvernements apportaient une contribution équivalente aux investissements privés dans des secteurs stratégiques, ils pourraient créer de puissantes incitations au développement de nouvelles technologies. Les risques de perte seraient partagés, tandis que la sélection des projets resterait entre les mains du secteur privé.
Une telle approche aurait deux effets clés. Premièrement, elle réduirait le risque encouru par les investisseurs institutionnels, leur permettant ainsi d’orienter plus facilement leurs capitaux vers des actifs illiquides et incertains. Deuxièmement, elle attirerait des investissements supplémentaires, chaque euro de fonds publics mobilisant un montant équivalent de capitaux privés. Les dépenses publiques seraient ainsi multipliées, et non simplement déployées.
Au fil du temps, de tels dispositifs pourraient modifier fondamentalement le comportement des institutions. A mesure que les investisseurs acquerraient de l’expérience, développeraient leur expertise et établiraient un historique de performance dans ces classes d’actifs, les risques perçus diminueraient. Ce qui commence comme un co-investissement pourrait alors évoluer vers un écosystème plus autonome, où le capital privé jouerait un rôle plus important, même sans soutien public continu.
En fin de compte, l’autonomie stratégique de l’Europe dépend de sa capacité à mobiliser des capitaux à grande échelle et à les orienter vers des entreprises nationales dans des secteurs critiques. Sans cette capacité, l’Europe restera dépendante de fournisseurs étrangers. Aujourd’hui, cette dépendance implique des risques coûteux, allant des perturbations de l’approvisionnement à une influence réduite sur les normes et la production.
Il est essentiel de noter qu’une exposition accrue aux actifs à forte croissance n’est pas nécessairement en contradiction avec les intérêts des épargnants. Elle peut améliorer la diversification et les rendements à long terme, à condition que les risques soient bien gérés. Le principal obstacle n’est pas un manque de volonté, mais la manière dont les incitations institutionnelles et les règles de portefeuille sont structurées.
Pour atteindre l'échelle et la prévisibilité nécessaires, les mécanismes de co-investissement doivent être suffisamment importants pour influencer les portefeuilles institutionnels et s'inscrire dans des engagements publics durables et pluriannuels en matière de R&D, tels que ceux mis en œuvre par la France et la Finlande. Sans cette cohérence, les investisseurs sont peu susceptibles de développer l'expertise nécessaire et d'engager des capitaux sur le long terme.
De plus, une transition vers le co-investissement n'implique pas nécessairement une augmentation significative de l'endettement public. L’Europe consacre déjà des ressources substantielles à la politique d’innovation, mais pas de manière à mobiliser efficacement des investissements privés supplémentaires. Les incitations fiscales telles que le «Patent Box» britannique, par exemple, sont souvent coûteuses, profitent de manière disproportionnée aux grands acteurs en place et récompensent fréquemment des activités qui auraient de toute façon eu lieu. Réorienter ces ressources vers le co-investissement et le financement compétitif de la R&D permettrait de soutenir les entreprises innovantes, en particulier les start-ups en phase avancée, pour lesquelles les contraintes de capital sont les plus aiguës.
La leçon générale est claire: les dépenses de défense ne peuvent plus être dissociées des politiques financières et d’innovation. Les pays qui alignent l’investissement public sur le capital privé seront les mieux placés pour développer les technologies dont dépendent à la fois la sécurité et la prospérité. Ceux qui ne le feront pas constateront que des budgets de défense plus importants ne suffisent pas à eux seuls à garantir la prospérité économique ou la sécurité nationale.
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Texte traduit de l’anglais via intelligence artificielle.