La capitalisation boursière de Swiss Life dépasse aujourd’hui 26 milliards de francs. Pourtant, cette valorisation imposante est un peu l’arbre qui cache la forêt. Car l’histoire boursière de Swiss Life (anciennement Rentenanstalt) se caractérise par des contrastes extrêmes, passant d’une quasi-faillite au début des années 2000 à un nouveau sommet historique en 2026, qui reflète aujourd’hui une rentabilité élevée du groupe d’assurance vie, de prévoyance et de gestion d’actifs. Bref, le parcours a été tumultueux, tout en marquant une métamorphose de Swiss Life. Dans un contexte de marché, économique et de risque en constante évolution, pour employer une litote.
C’est en juillet 1997 que l’action Swiss Life a été introduite en bourse sur SIX Swiss Exchange, sous l’égide d’UBS son actionnaire de référence d’alors, après avoir abandonné son statut de coopérative (avec des bons de participation cotés dès 1988), connue sous le nom de Rentenanstalt, pour devenir une société anonyme. Swiss Life, qui avait flirté avec la bancassurance dans les années 1990, y est revenu sous une autre forme à partir de 2014, avec le CEO, Patrick Frost, en développant considérablement la gestion d’actifs pour tiers ainsi que les commissions et honoraires y afférents.
Swiss Life a touché le fond en mars 2003 suite à diverses erreurs stratégiques et au scandale LTS. C’est à ce moment-là que sont arrivés Rolf Dörig du Credit Suisse en tant que CEO et l’ancien vice-président de la BNS, Bruno Gehrig, comme président du conseil d’administration, pour sauver, restructurer et réhabiliter Swiss Life; et remplacer l’ancien management conduit par Roland Chlapowski. Ensuite, Bruno Pfister a géré une période de consolidation et d’expansion de 2008 à 2014, non sans l’absorption difficile du distributeur allemand AWD. Puis la transition vers les affaires de commissions, tout en réduisant la dépendance du groupe aux taux d’intérêt et le besoin en capital avec une génération de nouveaux produits, a été appliquée par Patrick Frost et son successeur Matthias Aellig. C’est sous la direction de ces derniers que l’action Swiss Life a réalisé une performance exceptionnelle: plus de 13% l’an en moyenne (uniquement le cours de l’action).
«Les périodes de rupture mettent toujours à mal les modes et entraînent des adaptations abruptes.»
Un nouveau livre («Swiss Life 1997-2025»), co-écrit par l’historien et professeur Tobias Straumann, l’historien et journaliste Daniel Ammann et l’ancien responsable de la communication de Swiss Life, Christian Pfister, retrace l’histoire de ces 30 dernières années. Il a été présenté mardi dernier à la presse. Allnews fait le point avec Tobias Straumann sur les temps forts de cette période.
Quels ont été les germes de la crise de Swiss Life au tout début des années 2000?
La fusion du Suédois Asea avec le groupe d’électrotechnique BBC à la fin des années 1980 a constitué les prémices d’un énorme bouleversement. Avec elles ont commencé les années «folles» de l’histoire économique suisse, qui ont aussi marqué l’entrée en Bourse de Rentenanstalt, qui est devenue en 1997 Swiss Life. La fusion du groupe pharmaceutique Ciba-Geigy avec Sandoz, la disparition en grande partie du groupe industriel Oerlikon-Bührle sont d’autres événements majeurs de l’économie suisse. Plus de la moitié des entreprises qui composait l’indice SMI (Swiss Market Index) au début de 1988 a disparu: Adia, Union de Banques Suisse (ex-UBS), Société de Banque Suisse (SBS), Ciba-Geigy, Elektrowatt, Jacobs Suchard, Kreditanstalt/Credit Suisse, Oerlikon-Bührle, Pargesa, Pirelli, l’ancien groupe Sandoz, BPS (Banque Populaire Suisse), Swissair et Winterthur. Il est vrai que Ciba-Geigy et Sandoz ont fusionné en 1996 pour créer Novartis.
Les bouleversements technologiques – on est passé du fax à une communication entièrement numérique et à l’IA, de 1988 à aujourd’hui – ont joué un rôle essentiel. De même que la libéralisation des conditions-cadres par les gouvernements occidentaux et la mondialisation. La Suisse a pris pleinement part à cette libéralisation.
Les sociétés suisses d’assurances n’ont pas été en reste et ont vécu des années sauvages. Une première vague de consolidation dans le secteur de l’assurance a ainsi eu lieu à la fin des années 80: la reprise d’Union Suisse par Generali en 1987, celles de la Suisse par Rentenanstalt et de la Neuchâteloise par Winterthur en 1988, le rachat d’Elvia par Swiss Re et l’acquisition de la Genevoise Vie par Zurich en 1991. D’autre part, un accord entre la Suisse et l’UE est entré en vigueur en 1993 dans l’assurance. Lequel a favorisé l’ouverture de filiales et agences dans l’assurance directe non vie par des assureurs suisses en Europe et réciproquement. L’expansion des opérateurs étrangers a intensifié la concurrence. Le marché suisse de l’assurance a connu une forte croissance dans les années 90. De plus, les assureurs se sont trop exposés aux actions dans des marchés poussés trop haut par les investisseurs et ont ainsi subi de plein fouet la chute des marchés causée par la fin de la bulle des «Dotcom» et de la nouvelle économie, en 2001-2002. Une crise qui conduira en 2006 à la vente à AXA de Winterthur par Credit Suisse.
Et le rôle des dirigeants dans cette grande mutation?
Cela a été un choc culturel et social. Toute une génération de dirigeants, qui étaient habitués à une certaine continuité et stabilité, a été dépassée par ces transformations. Non sans avoir succombé à des modes, dont celle de la bancassurance, notamment avec le rachat de Winterthur par Credit Suisse en 1997 ou de la Banque du Gothard par Swiss Life en 1999, après qu’UBS eut voulu acquérir Swiss Life durant l’ère Cabiallavetta finie brutalement par la chute du fonds LTCM en 1998. Les périodes de rupture mettent toujours à mal les modes et entraînent des adaptations abruptes.
Pourquoi la bancassurance n’a-t-elle pas fonctionné?
Les mentalités et les risques des assureurs et des banques sont différents. L’internationalisation des banques diffère de celle des assureurs. Le marché américain a une autre culture que les marchés européens ou suisse, lesquels sont orientés à plus long terme. Contrairement à Londres également, qui est avant tout une place de négoce à court terme.
La forte croissance de la gestion d’actifs du groupe Swiss Life ne s’apparente-t-elle pas à une nouvelle forme de bancassurance?
Il n’y a pas la combinaison d’une société d’assurances avec une banque. Il s’agit en l’occurrence d’un fort développement interne et conduit avec une allocation du capital et une gestion du risque disciplinées. Des acquisitions ciblées et complémentaires de firmes de gestion d’actifs, en premier lieu immobiliers, ont été effectuées dans le cercle de compétences d’un assureur.
Les assureurs ont mieux résisté que les banques lors de la crise financière de 2008-2009, n’est-ce pas?
Oui, car ils ont tiré les leçons de la crise de 2001-2003 ayant nécessité des changements de management et des augmentations de capital pour Swiss Life, Credit Suisse Group et Zurich Financial Services. Ils se sont montrés plus solides que les banques lors de la crise financière, sauf le réassureur Swiss Re, qui s’était entre-temps transformé en banque, et a dû être recapitalisé en 2009 par Berkshire Hathaway, la société de Warren Buffett.
Et que dire de la résilience actuelle des groupes d’assurances suisses?
Ils sont nettement plus solides, avec une gestion disciplinée et efficiente de leurs affaires et de leur bilan. L’environnement n’est certes pas devenu plus calme depuis la crise financière. En effet, l’industrie financière suisse, dont les assureurs, a dû notamment faire face à des taux d’intérêt négatifs, à la crise de l’euro, à celle de la Covid-19. Le monde n’est pas devenu plus prévisible, en particulier sur les plans géopolitique et énergétique. Au reste, la consolidation se poursuit aussi bien pour les assureurs et les banques: le rachat de Credit Suisse par UBS en 2023 et la fusion entre Helvetia et Baloise en 2025.