Quand un président américain s’en prend frontalement, semaine après semaine, à tout ce qui touche de près ou de loin à la durabilité, cela procure de l’énergie à celles et ceux qui s’étaient mis au vert davantage par opportunisme que par conviction. Et quand on ajoute des attaques ciblées et répétées à l’encontre des droits des actionnaires, alors certaines entreprises se sentent carrément pousser des ailes.
Elles étaient apparemment quelques-unes dans le secteur des énergies fossile à attendre un tel alignement des planètes. Après être revenu sur ses engagements climatiques en 2025, BP n’a pas eu beaucoup de scrupules à refuser d’inscrire à l’ordre du jour de son assemblée générale 2026 une résolution d’actionnaires pro-durabilité. Validement déposée par Follow This et une coalition d’investisseurs dont Ethos et certains de ses membres, cette résolution ne demandait pourtant rien d’autre à l’entreprise que d’expliquer comment elle compte rester rentable sur le moyen et long terme, compte tenu de la baisse annoncée de la demande pour les énergies fossiles. Autrement dit, comment elle envisage l’avenir.
Ce n’est pas tout. Dopé par le climat pro-fossile qui règne à la Maison Blanche, le conseil d’administration de BP a aussi recommandé à ses actionnaires de supprimer deux résolutions de 2015 et 2019 qui obligeaient notamment l’entreprise à publier des informations concernant l’alignement de ses investissements avec l’Accord de Paris – deux résolutions qui avaient pourtant été soutenues à l’époque par le management et obtenu plus de 90% des votes des actionnaires.
Il faut croire qu’à l’ère actuelle certaines entreprises n’hésitent plus à bafouer les droits fondamentaux de leurs actionnaires. En 2024 déjà, TotalEnergies avait refusé d’inscrire à l’ordre du jour de son AG une résolution qui visait à séparer les fonctions de président du conseil et de directeur général.
L’entreprise française n’hésite pas non plus à revenir aujourd’hui sur ses engagements climatiques. Elle vient ainsi de conclure un accord avec l’administration Trump qui prévoit l’abandon de deux concessions sur lesquelles des projets éoliens offshore devaient être construits. En échange, les Etats-Unis se sont engagés à lui rembourser 928 millions de dollars, qui devront toutefois être réinvestis dans des projets d’hydrocarbures.
Conséquence: selon Reclaim Finance, TotalEnergies prévoit désormais une hausse de la part de ses investissements dans le pétrole et le gaz, de 33% à 35% pour la période 2026-2030, et une baisse de ses investissements dans sa branche électricité (solaire, éolien et gaz) de 4-5 milliards d’euros par an actuellement à 3,5-4 milliards par an d’ici 2030.
La Chine, elle, a fait le choix inverse. Tandis que le président américain se retirait (pour la deuxième fois) de l’Accord de Paris, dérégule à tout va, annulait des milliards de dollars de subventions aux énergies durables et tentait de mettre un terme à de grands projets éoliens offshore, Pékin a continué d’investir massivement dans le solaire et l’éolien en vue de réduire sa dépendance aux hydrocarbures. Résultat: les entreprises chinoises sont devenues des leaders mondiaux dans la fabrication de panneaux solaires, de véhicules électriques et de batteries, et leurs cours en profitent à la bourse.
Surtout, la Chine se montre aujourd’hui moins vulnérable que d’autres pays aux chocs des prix liés à l’énergie. Et la tendance pourrait s’accélérer encore avec la guerre qui fait rage au Moyen-Orient et le blocage du détroit d’Hormuz qui fait monter les prix. Pendant que nous viderons le baril de pétrole jusqu’à la lie, détruisant la planète et hypothéquant l'avenir de nos enfants, d'autres semblent avoir compris la nécessite de réduire rapidement la dépendance aux énergies fossiles.
LE POINT SUR L'ACTU
La décision de BP de ne pas inscrire à l’ordre du jour de son AG une résolution d’actionnaires n’a pas manqué de susciter des réactions. Nest, l’une des plus grandes institutions de prévoyance du Royaume-Uni, a été la première à réagir en annonçant qu’elle pourrait à l’avenir voter contre la réélection des présidents de conseils d’administration d’entreprises qui auraient considérablement revu à la baisse leurs ambitions climatiques sans explication satisfaisante.
Ces mesures d’intensification pourraient d’ailleurs se généraliser. Ainsi, CalPERS, le plus grand fonds de pension public des Etats-Unis, a annoncé qu’il pourrait lui aussi voter contre la réélection des membres des conseils d’entreprises qui abuseraient de la nouvelle politique de la SEC pour ne pas inscrire de résolutions d’actionnaires à l’ordre du jour. Pour rappel, la SEC a indiqué fin 2025 qu'elle ne fournirait plus de réponse substantielle aux demandes de non-intervention des entreprises cherchant à exclure les propositions d'actionnaires. A ce titre, on note que l’ONG As You Sow et ICCR ont intenté une action en justice contre la SEC à la suite de cette décision. Les deux organisations considèrent qu’elle «donne aux entreprises un véritable feu vert pour empêcher les investisseurs de présenter et de voter des propositions concernant des questions directement liées à la performance à long terme et au profil de risque des entreprises».
Autre conséquence directe du backlash anti-ESG aux Etats-Unis, le taux de soutien des grands conseillers en vote («proxy advisors») aux résolutions d’actionnaires favorables à la durabilité a chuté en 2025. Selon une récente étude, ISS, souvent visé par les attaques des Républicains, a recommandé d’approuver moins de 10% des résolutions favorables à la durabilité en 2025, contre 39% en 2024. Son concurrent GlassLewis a vu son taux de soutien reculer de 26% à 21%.
De son côté Vanguard, le deuxième gestionnaire d’actifs au monde, a préféré signer un accord avec des Etats républicains plutôt que de risquer un procès. Outre le paiement de 29,5 millions de dollars, Vanguard s’est notamment engagée à ne plus demander aux entreprises incluses dans ses fonds de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES), à ne plus soumettre de résolutions d’actionnaires et à ne plus menacer de désinvestir d’une entreprise qui ne suivrait pas ses recommandations. Cet accord lui impose également de se retirer des PRI et de toute organisation d’investisseurs axée sur le climat, telles que NZAM ou Climate Action 100+.
Toujours aux Etats-Unis, une coalition de 24 Etats et 17 villes et régions a déposé une plainte devant un tribunal fédéral pour contester l’abrogation par l’administration Trump de la «Endangerment Finding» (déclaration de mise en danger), qui fondait la capacité du gouvernement américain à réglementer les émissions de GES. Cette action fait valoir que la décision de l’administration Trump ignore les preuves scientifiques accablantes quant à l’impact et aux dangers du changement climatique, ainsi qu’à l’obligation légale du gouvernement de réglementer les émissions de GES.
En Suisse, le Secrétariat d’Etat aux questions financières internationales a publié son nouveau document de politique «Sustainable Finance Engagement 2026+ » dans lequel il expose ses projets pour permettre au système financier d’intégrer le plus tôt possible les risques climatiques et de biodiversité («Resilience) et aux capitaux d’être déployés là où ils ont le plus d’impact, à savoir la transformation des secteurs à forte intensité d’émissions («Investability and impact»).
Le Conseil des Etats souhaite pour sa part relancer le nucléaire. Il a voté par 26 voix contre 12 la levée de l’interdiction de construire de nouvelles centrales. L’UDC, le PLR et une majorité du Centre ont adopté le contre-projet du Conseil fédéral à l’initiative «Stop au blackout». Le Conseil national doit encore se prononcer. «Même si on commençait maintenant, il n'y aurait pas de nouvelles centrales avant 2050», a rappelé la conseillère aux Etats Verte bâloise Maya Graf.
Les Etats membres de l'Union européenne envisageraient de supprimer les exigences d'exclusion des énergies fossiles de la législation SFDR, ce qui laisserait entrevoir un changement potentiel dans la définition des investissements durables. Selon Responsible Investor, les discussions portent sur le remplacement des exclusions strictes par des stratégies fondées sur l'engagement, des garanties de crédibilité et un système de classification comprenant une catégorie «ESG de base».
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant d’apprendre, par le biais d’une note de l’ONG française Reclaim Finance, que le Parlement européen a accueilli plus de 22'000 lobbyistes durant le quatrième trimestre 2025, période durant laquelle le paquet «Omnibus» visant à revoir et à simplifier la réglementation européenne en matière de durabilité était discuté, dont 59% représentaient des intérêts privés (contre 28% des ONG), notamment des secteurs financiers et des énergies fossiles. Certains jours, on comptait ainsi plus de lobbyistes que de parlementaires.
Enfin, le tribunal judiciaire de Paris a rendu un jugement historique en condamnant le groupe Rocher, propriétaire de la marque Yves Rocher, pour ne pas avoir suffisamment empêché des violations des droits syndicaux et des discriminations au sein d’une filiale turque. Il s’agit de la première condamnation d’une entreprise française pour manquement à son devoir de vigilance à l’étranger. L’affaire avait débuté en 2018, lorsque des salariés de cette filiale avaient tenté de se syndiquer pour dénoncer leurs conditions de travail, en particulier les bas salaires, l'exposition à des produits nocifs et des discriminations. A la suite de la création du syndicat, 130 salariés avaient été licenciés, majoritairement des femmes.
GOOD NEWS
Le rétropédalage réglementaire n’est pas nécessairement synonyme d’un retour en arrière des entreprises, bien au contraire. C’est ce que révèlent les résultats de deux études publiées au mois de mars. La première montre que la grande majorité des entreprises exclues du champ d’application de la CSRD dans le cadre du paquet de simplification «Omnibus» comptent poursuivre leurs efforts de reporting en matière de durabilité. Sur les 400 interrogées, 90% ont assuré qu’elles avaient l’intention de maintenir ou d’étendre leur reporting et 86% ont indiqué qu’elles entendaient continuer à produire des rapports conformes aux normes CSRD.
La seconde étude, centrée sur les entreprises allemandes, parvient aux mêmes conclusions. Pour expliquer leur choix, les entreprises citent les avantages tirés d’un bon reporting extra-financier: une meilleure visibilité sur les risques climatiques ou liés à leur chaîne d’approvisionnement, une confiance accrue de la part des investisseurs, ou encore le respect des exigences de reporting et d’audit de leurs clients ou partenaires. Les dirigeants interrogés soulignent également que le reporting de développement durable est déjà partiellement ou totalement intégré dans le reporting financier et que les indicateurs de développement durable sont déjà pris en compte dans les cycles de reporting financier.
Dans le même ordre d’idée, Renault a annoncé son intention de cesser la production de véhicules à moteur 100% thermique pour le marché européen d'ici 2030, et cela malgré le fait qu’en décembre 2025 la Commission européenne soit revenue en partie sur l’interdiction, adoptée en 2022, de produire des véhicules à moteurs thermiques à partir de 2035. Il convient toutefois de noter que cette stratégie d’électrification ne concerne que l’Europe et non la marque Dacia.
Enfin, aux Etats-Unis et au Canada des fonds de pension et des gestionnaires de plans épargne-retraite se retrouvent assignés en justice par des épargnants, qui leur reprochent leur mauvaise gestion des risques climatiques. Ces plaintes inédites pourraient constituer une première contre-attaque après le backlash anti-ESG et replacer la gestion des risques climatiques au cœur de la responsabilité fiduciaire, comme le souligne Novethic dans un récent article.