Silvia Bastante de Unverhau et Oliver Karius partagent leurs regards d’experts sur l’évolution des pratiques des familles et des financeurs en matière de philanthropie et présentent l’approche de LGT Venture Philanthropy.
Alors que certains pays réduisent leur aide au développement, comment le rôle de la philanthropie évolue-t-il?
Silvia Bastante de Unverhau: L’évolution du contexte mondial modifie profondément l’environnement dans lequel opère la philanthropie. Face à l’urgence des défis actuels, cette période peut être mise à profit pour repenser l’avenir de l’aide et revoir la manière dont nous déployons un capital philanthropique par définition limité, de façon plus efficace et plus stratégique.
Comment ces transformations se manifestent-elles concrètement dans les secteurs soutenus par LGT Venture Philanthropy?
Oliver Karius: Les organisations que nous accompagnons innovent souvent sur le terrain, mais leurs solutions se heurtent à des obstacles systémiques. C’est précisément là que la philanthropie peut jouer un rôle catalyseur. Il ne s’agit pas uniquement de financer des structures, mais d’aider à faire évoluer l’ensemble d’un système. Cela implique notamment de travailler de manière beaucoup plus intentionnelle entre secteurs.
Nous observons aujourd’hui un fort dynamisme dans les collaborations réunissant philanthropie, institutions publiques et capitaux privés.
Silvia Bastante de Unverhau: Ce changement correspond exactement aux retours que nous recevons des philanthropes. Il y a dix ans, l’engagement était souvent guidé par la passion et l’envie de «faire le bien». Aujourd’hui, l’accent est beaucoup plus clairement mis sur l’impact: comment passer à l’échelle, attirer davantage de financements et inscrire l’action dans la durée.
À quoi ressemble concrètement un changement systémique?
Oliver Karius: Au lendemain de la guerre civile au Libéria, plus de quarante programmes communautaires de santé, portés par des ONG, opéraient de manière fragmentée, tandis que les financeurs étaient tout aussi dispersés. Les modèles de soins communautaires existaient depuis longtemps, mais les agents de santé manquaient souvent du soutien nécessaire pour réussir. Rares étaient les exemples de programmes déployés à l’échelle nationale en Afrique subsaharienne.
La situation a changé lorsque Last Mile Health a noué un partenariat avec les ministères libériens de la Santé et des Finances, ainsi qu’avec quatre autres ONG, pour créer un programme national unifié: un seul curriculum, une chaîne d’approvisionnement commune, un système de données unique, une structure de supervision centralisée et un modèle harmonisé de rémunération des agents de santé.
Entre 2014 et 2024, le coût des soins est ainsi passé de 16 à 8 dollars par personne. LGT Venture Philanthropy a soutenu Last Mile Health dès ses débuts. L’organisation joue aujourd’hui un rôle de premier plan dans le renforcement des programmes de santé communautaire dans seize pays africains. Voilà ce que signifie un changement systémique.
Face à des défis urgents et interconnectés, comment les philanthropes doivent-ils définir leurs priorités?
Silvia Bastante de Unverhau: Il faut une stratégie, mais aussi une part de passion. Une fois le domaine d’intervention choisi, nous aidons les philanthropes à optimiser l’impact de leur capital. Cela passe souvent par le renforcement de solutions déjà éprouvées et par une écoute attentive des acteurs disposant d’une expérience locale directe. Nous encourageons toujours à commencer par se demander: où les besoins de financement sont-ils les plus criants, et où l’impact potentiel est-il le plus élevé?
Oliver Karius: La philanthropie commence avec le cœur, puis mobilise l’esprit, et enfin les moyens financiers. C’est un parcours, pas un produit. Et il repose sur la confiance. Cette confiance permet d’agir rapidement en période de crise, parce qu’un travail de compréhension mutuelle a déjà été réalisé. C’est l’essence même de l’approche de LGT Venture Philanthropy: être présent, écouter et s’engager sur la durée pour que l’action ait un réel impact.
Pouvez-vous partager un autre exemple illustrant cette approche?
Oliver Karius: Educate Girls est une organisation indienne qui aide les jeunes filles des zones rurales à accéder à l’école et à y rester. Nous avons été parmi ses premiers soutiens institutionnels, dès 2011. Depuis, l’organisation a étendu son action à près de 40% des filles non scolarisées en Inde. Elle a récemment reçu le Prix Ramon Magsaysay 2025, souvent qualifié de «Nobel asiatique». Mais au-delà de la reconnaissance, c’est l’impact qui compte. Cet exemple montre ce qu’il est possible d’accomplir en combinant un financement sur mesure, un accompagnement stratégique et un véritable partenariat dans le temps.
Comment les philanthropes peuvent-ils traduire concrètement leurs valeurs en actions?
Silvia Bastante de Unverhau: Les valeurs sont profondément personnelles et les objectifs philanthropiques s’ancrent souvent dans les parcours de vie individuels. De plus en plus de familles adoptent une vision globale de la richesse: non seulement la manière dont elle est investie, mais aussi comment elle est créée, dépensée, donnée et transmise. Cette réflexion ouvre la voie à des échanges intergénérationnels puissants, notamment autour de l’alignement entre capital et valeurs.
Une récente étude de LGT montre que de nombreuses familles souhaitent désormais s’assurer que leurs investissements ne contredisent pas leurs objectifs philanthropiques. Peu d'entre-elles s'engagent à lutter contre le changement climatique d’une main tout en le finançant de l’autre. Cet alignement progresse, mais il suppose un dialogue familial différent, plus approfondi.
Oliver Karius: Nous traversons la plus grande transition patrimoniale de l’histoire moderne. Les familles qui s’engagent tôt, en impliquant conjoints et enfants, utilisent souvent la philanthropie comme un moyen de transmettre non seulement des actifs, mais aussi des valeurs. Elle devient un véritable ciment familial.
Nous soutenons cette démarche à travers des initiatives telles que la Next Generation Academy et les Learning Journeys de LGT. Lorsque les familles rencontrent nos partenaires locaux en Afrique de l’Est et observent les projets sur le terrain, la jeune génération comprend mieux ce qu’implique un changement complexe. Ces expériences immersives comptent parmi les plus puissantes en matière d’apprentissage.
Silvia Bastante de Unverhau: Lorsque les fondateurs de fortune s’engagent dans la philanthropie, leurs enfants poursuivent généralement cette démarche. Elle devient un vecteur de transmission des valeurs et de continuité intergénérationnelle.
Les hommes et les femmes abordent-ils la philanthropie différemment?
Silvia Bastante de Unverhau: Une différence notable réside dans la perception du risque. En finance, le risque est un indicateur central; en philanthropie, hommes et femmes ne le définissent pas toujours de la même manière. De nombreuses femmes ne considèrent pas les décisions philanthropiques importantes comme risquées au sens traditionnel. Elles soulignent au contraire le risque de ne pas agir. Cela rappelle combien les secteurs financier et philanthropique doivent encore intégrer des perspectives diverses.
Quel changement aimeriez-vous le plus voir dans le secteur philanthropique?
Silvia Bastante de Unverhau: J’aimerais voir se poursuivre le passage de la logique d’attribution à celle de contribution, et de la concurrence à la collaboration. C’est ainsi que l’on atteint une véritable échelle d’impact. Moins chercher à «s’approprier» l’impact et davantage se demander à quoi l’on peut contribuer conduit à de meilleurs résultats.
Oliver Karius: J’espère que la philanthropie cessera de courir après la prochaine solution «à la mode» pour se concentrer davantage sur ce qui fonctionne réellement. La collaboration est essentielle. Si nous faisons bien notre travail, nous devenons en quelque sorte superflus – parce que le problème finit par être résolu.