Après deux années de bonne performance, les valeurs européennes sont très recherchées en ce début 2026. Mais faut-il conserver les mêmes secteurs cette année qu’en 2025 ou en privilégier d’autres? Romain Mayer, co-gérant de fonds auprès de BDL Capital Management, répond aux questions d’Allnews:
Quels sont les différents fonds de placement de BDL et quelle est la taille des actifs sous gestion?
BDL Capital Management, fondée en 2005, est connue pour avoir lancé le premier fonds long/short en France avec l’agrément des autorités de l’AMF. Nous sommes des gérants spécialisés dans l’investissement dans les entreprises européennes cotées, principalement au sein des moyennes et grandes capitalisations. Notre univers se compose d'environ 800 entreprises.
Les actifs sous gestion s’élèvent à 3,6 milliards d’euros, dont 1,5 milliard d’euros investis dans BDL Rempart, lancé en 2005. Fonds historique de la maison, il incarne notre approche fondamentale et disciplinée, mise en œuvre depuis plus de vingt ans avec une constance qui en fait un véhicule central pour nos investisseurs.
En 2008, nous avons lancé BDL Convictions, dédié à nos idées longues. Il représente aujourd’hui 1,8 milliard d’euros et surperforme son indice de plus de 150% depuis son lancement (chiffre au 2 février 2026).
Nous gérons également BDL Transitions Megatrends (215 millions d’euros, SFDR 9), la stratégie long/short «market neutral» Durandal (50 millions d’euros) ainsi qu’un fonds plus récent dédié aux petites et moyennes capitalisations européennes.
Quelle a été votre performance ces dernières années?
Nous présentons une nette surperformance sur 3 ans sur la partie long/short, avec un gain de 18% en 2025, une perte de 2,8% en 2024 et un gain de 6% en 2023. Durant l’année baissière 2022, nous avons gagné 14,9%.
Sur le fonds long only, la performance se monte à 23,8% en 2025, 1% en 2024, 15,6% en 2023 et -6,9% en 2022.
L’année 2026 démarre bien, avec une hausse de plus de 7% sur ces deux fonds (au 6 février). Nous avons enregistré près de 800 millions d’euros de collecte nette en 2025, principalement en France, la Suisse étant deuxième.
Quelles sont vos principales convictions pour 2026?
En 2025, nous étions très positifs sur le marché dans son ensemble, en raison de sa faible valorisation et des modestes attentes, dans un contexte des discussions sur le plan de relance allemand et d’une politique de la BCE accommodante.
L’année 2026 devrait être celle de la sélectivité. Le multiple des bénéfices futurs est monté à 15,5 fois, contre 13,3 fois en moyenne historique. Mais des poches de valeur émergent en Europe, par exemple dans les biens de consommation courante et les techniques médicales. Ces dernières étaient historiquement élevées, mais la prime par rapport au marché est revenue au niveau de 2009.
«Nous préférons donc la Medtech au géants de la pharma.»
Les raisons de cette réduction de la prime ne sont-elles pas justifiées par une faible croissance de la consommation et, dans la medtech par des initiatives politiques?
Sans doute. Ce genre de baisse de la prime est assez répartie sur tout le secteur, mais certaines entreprises, par exemple dans la medtech, sont peu impactées par les droits de douane et peu dépendantes de la Chine, un marché sur lequel nous doutons de la vigueur de la reprise. La baisse du dollar, quant à lui, est inévitable sur ce secteur et doit donc être anticipée dans nos modèles de valorisation.
Dans les biens de consommation, après l’inflation des coûts tels que l’énergie, les bouteilles en verre et le sirop d’agave (bières et spiritueux), ces prix sont en repli. Les marges devraient donc augmenter, même si nous n’attendons pas de hausse significatives des volumes. La normalisation des prix et un bon «pricing power» devraient soutenir les actions de certaines entreprises.
Quelles sociétés de la consommation courante profiteront-elles d’une hausse des marges?
Je citerais Carlsberg, qui a racheté le distributeur de Pepsi au Royaume-Uni et en Irlande notamment (Britvic), et Diageo, le leader mondial des spiritueux, avec des gains d’efficacité provenant de la baisse des matières premières (verre, gaz et sirop d’agave) et la réduction des investissements et des dépenses de marketing. Nous attendons respectivements +150 points de base de hausse de marge pour Carlsberg et +160 pour Diageo.
Est-ce qu’il s’agit de vos deux secteurs préférés pour 2026?
Nous aimons bien également certains sous-secteurs de la construction, avec les débuts d’un rebond des permis de construire en France et en Allemagne. Après une année très médiocre dans la rénovation aux Etats-Unis, due en partie à l’absence d’ouragans, le secteur devrait profiter d’un effet de base positif. Nous n'avions pas vécu d'absence d'ouragans depuis 10 ans.
Est-ce que vous minimisez le risque d’initiatives américaines, par exemple à l’égard de la santé?
Nous préférons donc la Medtech au géants de la pharma. Nous nous attendons à une année politiquement agitée dans la santé. Nos attentes sont très limitées à l’égard des biens produits en Europe et destinés aux Etats-Unis. Nous nous concentrons sur les entreprises peu exposées au risque tarifaire comme Fresenius Medical Care ou Convatec. De manière générale, les coûts de la santé continuent d’augmenter. Dans un hôpital, 50% des coûts viennent du personnel. Il importe donc de s’équiper. Une entreprise telle que Philips, leader des logiciels, devrait profiter de la recherche de gains de productivité et des économies dans le domaine de la santé.
Quelle est la première position «longue» et la première position «short» de votre fonds Rempart?
Je ne peux pas m’exprimer sur le nom des positions «Short» en raison de notre dialogue avec ces entreprises. Mais je peux mentionner nos doutes sur le secteur du private equity. Les institutionnels sont déjà très investis dans les marchés privés. De plus en plus de fonds Evergreen sont vendus aux investisseurs individuels à des niveaux de valorisation élevés.
Notre première position «longue» est Saint-Gobain, dans la construction, avec deux tiers de ses activités en amérique du nord et en asie pour seulement 17% en France. Ses premiers marchés d’investissements d’ici 2030 seront les Etats-Unis, le Canada ou encore l’Asie du Sud-Est et le moyen orient. Nous sommes ici exposés moins au rebond de l’Europe qu’à la croissance des dépenses de constructions sur d’autres continents.
Saint-Gobain avait voulu reprendre Sika il y a 10 ans. Pourquoi préférer Saint-Gobain?
Sika est un spécialiste de produits de construction et Saint-Gobain plutôt de l’ingénierie, donc un utilisateur des produits Sika. Les deux groupes peuvent tous deux se développer positivement.
«Nos attentes sont très limitées à l’égard des biens produits en Europe et destinés aux Etats-Unis.»
Que pensez-vous du secteur de l’armement?
Nous sommes restés absents du domaine de la défense. La visibilité sur les volumes est exceptionnelle, mais nous exprimons des doutes sur leur capacité d'augmenter significativement les prix. Face à l’Etat, les décisions portent sur des contrats de nombreuses années. Nous emmetons aussi des doute sur leur capacité d’approvisionnement en matières premières et le développement des marges. L’investisseur est aussi à la merci de changements stratégiques des décisions d’armement. De plus, la valorisation est très élevée actuellement. Si nous considérons Rheinmetall, dans les munitions, une fois les stock reconstitués nous doutons du maintient de la hausse des volumes.
Un autre secteur favori des stratégistes est celui des bancaires. Qu’en pensez-vous?
Les bancaires et la défense sont très dépendants du «momentum» et des paris «long» des fonds quantitatifs. Un risque de retournement n’est pas exclu après une performance de +15% du facteur en 2024, de +20% en 2025 et un début d'année 2026 dans le même sillage.
Nous avons cédé tous nos investissements dans le secteur bancaire après avoir eu une exposition de 18% sur ce secteur parce que la courbe de taux était amenée à être toujours plus pentue, parce qu’elles étaient mieux capitalisées qu’en 2009 et parce que le retour aux actionnaires était très important. Aujourd’hui, les surprises positives sont de moins en moins présentes et la valorisation est revenue à la moyenne historique.
Nous pensons avoir de meilleures idées pour nos investisseurs et pour notre propre argent, vu que chaque employé est investi dans nos fonds, pour une partie très significative de nos rémunérations variables.
Vous parlez de style d’investissement. Avez-vous un biais «value» ou Croissance?
Ce sont des étiquettes pour avoir le droit d’acheter une action à n’importe quel prix.
Notre philosophie est simple et n’a pas changé en vingt ans: pour réaliser un bon investissement il faut acheter une bonne entreprise à un prix raisonnable. Notre travail consiste avant tout à comprendre le modèle économique d’une entreprise et les barrières à l’entrée qui assurent la pérennité de sa génération de cash. Ensuite, la valorisation déterminera le potentiel de rendement de l’investissement. Selon les secteurs, la rentabilité et la visibilité, les multiples de valorisation que nous exigeons peuvent varier. Notre ratio principal est le flux de trésorerie annuelle divisé par la valeur de l’entreprise, il devient généralement attractif quand il atteint 6-8%. La majeure partie de nos entreprises ont des PE entre 10 et 20x avec une moyenne actuelle autour de 13-14x. Notre approche est patrimoniale.
Quelle est votre vision des actions industrielles européennes, face à la compétitivité des groupes chinois et de leurs avantages en termes de coûts de l’énergie et de taux de change?
Nos contacts auprès des entreprises actives en Chine soulignent la très grande difficulté de vendre leurs produits dans ce pays, en raison de la préférence aux acteurs locaux. Nous n’avons aucune attente d’une hausse de volume en Chine. Nous laissons de côté en particulier l’industrie automobile.
Que pensez-vous des entreprises de logiciels européens, aujourd’hui pénalisés en bourse?
Nous séparons la spéculation sur l’IA des logiciels classiques. L’IA se sépare elle-même entre les «vendeurs de pelles» comme Nvidia, et ceux qui participent à la ruée vers l’or, comme Meta, qui investissent des sommes considérables sans garantie de succès. Il est sûr que l’écosystème IA regorge de vulnérabilités, comme son niveau d’endettement et ses investissements croisés qui sont autant de raques de contagion.
Mais les opportunités ne manquent pas, par exemple au sein d’éditeurs de logiciels qui ont été injustement relégués dans la catégorie des perdants de l’IA alors que leur modèle économique était solide. Je citerais un ERP comme SAP, présent dans la plupart des entreprises internationales. Pour un directeur financer, l’idée de changer un tel ERP est une décision extrêmement lourde. Avec l’IA, SAP profitera par ailleurs d’une baisse des coûts.
Nous pensons que les 1800 milliards d’investissements dépensés aux Etats-Unis, pour 2800 milliards de la croissance du PIB, soit 60% de la croissance économique américaine, profiteront à d’autres entreprises qui, elles, dépensent beaucoup moins et qui sont en partie européennes.
«Nous avons cédé tous nos investissements dans le secteur bancaire après avoir eu une exposition de 18% sur ce secteur».
Quelle valeur technologique préférez-vous?
Nous aimons bien SAP au niveau actuel. Pratiquement toutes les entreprises du SMI ou du CAC 40 utilisent SAP. 98 des 100 plus grosses entreprises au monde utilisent SAP. Il en résulte un socle de revenu solide lequel est renforcé par la migration sur le Cloud.
Est-ce que vous avez un biais sur la France?
Nous sommes diversifiés en Europe et avons une approche opportuniste. En 2015 nous n'avions presque pas de France en portefeuille et nous avons commencer à y investir avec Vinci et Eiffage, sur lesquels nous sommes encore investi. Actuellement, nos principaux investissements sont en France, Royaume Unis et Allemagne ainsi que dans une moindre mesure en Espagne, Pays-Bas et en Italie. Nous sommes surtout prudent sur les entreprises risquant de devoir se refinancer en France vu les incertitudes politiques.
Avez-vous des entreprises suisses en portefeuille?
Nous avions été investis dans Sandoz, qui profite du développement des biosimilaires, un secteur qui présente de meilleures marges que les génériques. Vu la valorisation, nous avons cédé nos positions. Nous surveillons aussi des acteurs de la construction comme Sika et Geberit, deux belles entreprises qui ont baissé dans le sillage du ralentissement de la construction aux Etats-Unis.
Est-ce que vous privilégiez les sociétés résistant à la baisse du dollar?
Nous n’avons pas une vue macro, mais nous sommes à l’écoute des entreprises. Après que Trump ait visé une baisse du dollar, nous avons pris pour un hypothèse un dollar à 1,20 dans nos modèle de valorisation propriétaires pour l’analyse des entreprises. Cela pourrait continuer dans ce sens.
Dans l’attente d’un rééquilibrage des forces au Congrès américain, est-ce qu’il faut privilégier les «Trump Trades»?
Il est vrai qu’il faut suivre de près les déclarations de Trump. Cette incertitude fait partie de notre quotidien. Il continuera certainement à vouloir un dollar faible. Trump continuera de faire du Trump.