Pourquoi l’IA n’est pas encore une bulle

Mabrouk Chetouane, Natixis Investment Managers

4 minutes de lecture

Les flux massifs vers l’IA stimulent l’économie, mais les valorisations ne trahissent pas encore une bulle.


Mabrouk Chetouane, directeur de la stratégie de marchés chez Natixis Investment Managers, examine les travaux académiques pour déterminer si nous assistons à une bulle alimentée par l’intelligence artificielle (IA) et, le cas échéant, si elle représente un risque réel pour les investisseurs.

Il est important de rappeler qu’une bulle financière a une caractéristique majeure: elle est difficile à détecter. On ne peut en effet que supposer son existence, soit en se basant sur des comparaisons historiques, soit à partir d’un ensemble de données et de variables dont le choix reste sujet à débat.

Pour autant, deux constats sur les bulles sont incontestables:

  • Elles dépendent étroitement des attentes des investisseurs concernant la poursuite de la hausse des prix des actifs qu’ils détiennent; inversement, leur éclatement repose sur l’anticipation d’un retournement de ces prix.
  • Une bulle ne peut être identifiée qu’une fois éclatée. En d’autres termes, on ne sait qu’après coup que l’on était dans une bulle, ce qui confère au phénomène une dimension «quasi-quantique», comme s’il existait simultanément dans plusieurs états.

Les interrogations autour des bulles résonnent particulièrement dans le secteur des nouvelles technologies liées à l’IA. Le secteur technologique constitue-t-il une bulle financière? Il est impossible d’y répondre de manière catégorique. Cela n’empêche toutefois pas d’analyser des données tangibles pour guider les décisions d’investissement.

À ce jour, sur la base des informations disponibles, le marché ne semble pas en situation de bulle. Par ailleurs, sous-investir dans les technologies reste un facteur pénalisant dans l’allocation d’actifs.

Destruction créatrice et productivité

Le prix Nobel d’économie 2025 a été décerné à Philippe Aghion et Peter Howitt pour leurs travaux sur l’économie de la connaissance et la théorie de la «destruction créatrice»1. Ces recherches s’inscrivent dans le cadre des modèles de croissance endogène, qui étudient l’impact de la recherche, du développement et de l’innovation sur la productivité et la croissance.

Deux enseignements clés émergent de ces travaux:

  • Romer (1986, 1990) montre que la croissance économique peut s’auto-entretenir, soutenue par des rendements d’échelle non décroissants2: les dépenses en R&D génèrent des externalités positives qui renforcent durablement la productivité et la croissance.
  • Aghion et Howitt (1992) expliquent que l’innovation crée un cycle de croissance soutenable, où les nouveaux produits et méthodes remplacent les anciens, stimulant l’économie malgré le phénomène de «destruction créatrice».

Ainsi, investissement, R&D et productivité sont au cœur du processus de croissance. Ces trois dernières années, l’investissement dans le secteur des nouvelles technologies a fortement augmenté. En 2024, près de 230 milliards de dollars ont été investis par les leaders technologiques (Amazon, Alphabet, Microsoft, Meta), soit 7,8% de l’investissement total des entreprises américaines. Ce montant pourrait atteindre 400 milliards en 2025, soit une hausse de plus de 70%3.

Même si ces dépenses ne concernent pas uniquement la R&D (investissement en biens d’équipement, capital intangible…), elles devraient stimuler l’économie, générer des externalités positives et soutenir la productivité. Les revenus des acteurs et des économies qui investissent dans ce domaine sont donc susceptibles d’augmenter.

Dans le G7, l’IA pourrait avoir un impact significatif sur la productivité du travail et sur la croissance potentielle des économies dans la prochaine décennie, comme le souligne l’OCDE. Ces gains dépendent de la vitesse de déploiement et surtout de l’adoption de ces technologies.

Sans surprise, les Etats-Unis dominent ce secteur et devraient conserver leur avance. Une augmentation de 0,41 point de productivité pourrait générer près de 1'400 milliards de livres supplémentaires sur dix ans.

Cependant, Fiori et al. (2025) soulignent que le délai entre l’investissement et l’intégration des technologies dans la production tend à limiter les gains de productivité4: la procrastination n’accélère pas la productivité. Dans leur étude, les Etats-Unis, suivis du Royaume-Uni, dominent largement l’Europe.

Attentes excessives et secteur énergétique

L’accumulation excessive de capital, selon la définition marxiste, résulte du surinvestissement. Cela peut provoquer une allocation sous-optimale, une surproduction ou un effondrement des rendements, entraînant crises économiques et financières.

De tels excès peuvent également alimenter des attentes irréalistes de croissance des revenus et provoquer une flambée des prix: un signe typique de bulle.

Pour autant, les entreprises technologiques américaines, en pleine expansion, surpassent largement les autres secteurs et dépassent les prévisions des analystes. Malgré une croissance spectaculaire, leurs valorisations restent inférieures à celles de la fin des années 2000, et leur hausse a été progressive.

Maintenir une position dominante dans le calcul et le stockage des données nécessitera toutefois de nouveaux investissements. Un obstacle potentiel: l’énergie.

La capacité électrique installée aux Etats-Unis atteignait 1'294 GW en 2024, soit seulement +3% par rapport à 20235. En Chine, elle s’élevait à 3'217 GW, 2,5 fois plus. La question énergétique est donc stratégique. On peut s’attendre à des investissements importants dans ce secteur aux Etats-Unis, ce qui serait bénéfique pour l’ensemble de l’économie.

Cette nouvelle «révolution industrielle» soulève des questions sur la pertinence des décisions d’investissement. Le temps nécessaire pour transformer ces avancées en gains de productivité et en résultats visibles reste long.

Les Etats-Unis, grâce à leur avance et au potentiel de diffusion de ces technologies, devraient voir émerger de nouveaux acteurs, probablement sous forme de duopoles ou oligopoles, favorisant l’adoption des technologies – condition essentielle pour maintenir des économies productives.

Verdict: selon toutes les analyses disponibles, la situation actuelle ne constitue pas une bulle. Néanmoins, ce point de vue n’est pas universellement partagé.

 

Achevé de rédiger en Janvier 2026.
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1Aghion, P and P Howitt (1992), “A model of growth through creative destruction”, Econometrica 60(2): 323-51.
2Romer, P M (1990), “Endogenous technological change”, Journal of Political Economy 98(5): 71-102.
3Wall Street Journal, ‘Big Tech Is Spending More Than Ever on AI and It’s Still Not Enough’, October 2025,  https://www.wsj.com/tech/ai/big-tech-is-spending-more-than-ever-on-ai-and-its-still-not-enough-f2398cfe
4Giuseppe Fiori, Colleen Lipa, William Wu, 2025, ‘Investment as a Source of Productivity Growth," FEDS Notes. Washington: Board of Governors of the Federal Reserve System, https://doi.org/10.17016/2380-7172.3920
5Haag, Alex, 2025, ‘The State of AI Competition in Advanced Economies’, FEDS Notes. Washington: Board of Governors of the Federal Reserve System, https://doi.org/10.17016/2380-7172.3930

 

 

 


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