L’exceptionnalisme américain ou chinois?

Stephen S. Roach

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L’exceptionnalisme américain est bien entendu considéré comme acquis. Par opposition, la Chine n’est guère perçue comme exceptionnelle, du moins telle que nous l’observons depuis l’Occident.

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Les États-Unis et la Chine sont depuis de nombreuses années les principaux représentants de deux systèmes opposés: la démocratie et le socialisme. Ils partagent néanmoins de plus en plus une caractéristique majeure – celle d’un pouvoir incarné par un seul homme – qui rend floue la distinction à tous autres égards très nette entre les deux puissances. Une question importante se pose ainsi: auquel de ces deux pays attribuer un véritable exceptionnalisme?

L’exceptionnalisme américain est bien entendu considéré comme acquis. Il n’existe pas de définition formelle de ce noble état de suprématie nationale, ni de critères permettant de le qualifier. Pour reprendre la formule de l’ancien juge de la Cour suprême américaine Potter Stewart, «Je le reconnais quand je le vois». Les libertés individuelles, l’État de droit et la primauté économique sont souvent cités comme les principales raisons pour lesquelles l’Amérique constitue au niveau mondial la «cité radieuse sur la colline», célèbre expression employée par l’ancien président américain Ronald Reagan.

Par opposition, la Chine n’est guère perçue comme exceptionnelle, du moins telle que nous l’observons depuis l’Occident. En dépit de sa puissance économique croissante, la Chine est rapidement disqualifiée pour son manque de libertés individuelles, non seulement sur le plan de l’expression, mais également en ce qui concerne l’élection démocratique d’un gouvernement représentatif.

Le leadership constitue également un élément important de l’exceptionnalisme américain, non pas parce que les présidents américains seraient particulièrement brillants ou décisifs, forts d’une personnalité magnétique et de compétences extraordinaires en matière de communication, mais parce qu’ils respectent les principes démocratiques, voire les célèbrent. Le concept même d’exceptionnalisme américain repose sur la conviction selon laquelle les dirigeants américains sont attachés à une société libre et ouverte, à l’État de droit, ainsi qu’à une économie capitaliste.

Mais cela, c’était avant.

Le président Donald Trump piétine un grand nombre de ces valeurs, laissant entrevoir la possibilité que les États-Unis ne soient plus aussi exceptionnels qu’ils le pensent. Par opposition le président chinois Xi Jinping a accédé au statut de «leader central», un titre attribué pour la première fois à Mao Zedong. Oui, Xi est un président autoritaire, à la tête d’un système au parti unique. Pour autant, du point de vue de la Chine, il est tout aussi exceptionnel que le chef d’État américain typique d’autrefois.

Les Chinois semblent tolérants à l’égard du système américain, sans toutefois aller jusqu’à reconnaître l’exceptionnalisme américain.

Le leadership influe considérablement sur la relation sino-américaine, et en particulier sur le conflit croissant qui oppose les deux puissances. Or, l’un des problèmes actuels réside en ce que la tâche difficile consistant à gérer cette relation est confiée à un leadership et à une diplomatie d’un seul homme, de part et d’autre. Cela nous contraint à réfléchir aux leaderships américain et chinois en termes relatifs, non seulement en comparant Trump et Xi, mais également en évaluant de manière plus générale la façon dont chaque pays perçoit le rôle du leader dans le système opposé.

Cet exercice de réflexion est particulièrement difficile pour les Américains, qui ont été élevés dans la détestation de tout ce qui évoque le socialisme. Rares sont les Occidentaux qui osent penser autrement. Les cinglantes critiques marxistes présentant le capitalisme comme un modèle d’exploitation déguisé en liberté peinent à s’imposer, et l’effroyable mépris de l’ex-URSS pour l’humanité vient renforcer cette aversion.

Contrairement à leurs dirigeants du Parti communiste conditionnés par l’idéologie, les Chinois semblent tolérants à l’égard du système américain, sans toutefois aller jusqu’à reconnaître l’exceptionnalisme américain, en raison d’un sentiment nationaliste croissant, alimenté par la promotion que fait Xi du rêve chinois. Cette ferveur patriotique grandissante conduit la population chinoise à croire en une forme d’exceptionnalisme chinois.

Les Chinois saisissent pleinement le récent revirement des dirigeants américains, et l’hypocrisie qui sous-tend ce changement de cap. C’est malheureusement le cas également de nombreux alliés parmi les plus fidèles des États-Unis. Cette prise de conscience a notamment pu être observée lors du récent Forum économique mondial de Davos, au cours duquel les dirigeants occidentaux ont fait front face aux moqueries, à l’hostilité ainsi qu’à la condescendance de Trump.

De nombreux Américains, en particulier les membres du Parti républicain contrôlé par le mouvement MAGA, ont tendance à minimiser l’importance de sa prestation à Davos, considérant que Trump jouait tout simplement «son personnage habituel». Une telle indifférence face à un changement potentiellement tectonique dans la nature du leadership américain risque de revenir un jour hanter les États-Unis. Car si l’idée d’un pays exceptionnel peut sembler convaincante dans un monde unipolaire, elle l’est beaucoup moins dans un monde bipolaire ou multipolaire.

Une importante question s’agissant de l’exceptionnalisme américain consiste à déterminer si Trump constitue une simple aberration ou le véritable signe de la direction prise par les États-Unis. En fin de compte, seuls les Américains pourront répondre à cette question, en exprimant leurs préférences dans le cadre des élections libres et équitables qui constituent la pierre angulaire de la démocratie américaine (et qui se révèlent pourtant étonnamment fragiles, comme l’illustrent les tentatives de Trump visant à renverser l’élection présidentielle de 2020). La question de l’exceptionnalisme chinois pourrait finalement dépendre précisément de ce processus électoral.

Tout cela pourrait se révéler déterminant pour l’évolution des relations entre les États-Unis et la Chine. Plongée dans le déni, l’Amérique ne souhaite pas ou n’est pas capable d’établir une distinction entre la personnalisation des politiques conflictuelles et les fondements moraux des valeurs démocratiques. Une profonde intolérance à l’égard des systèmes et dirigeants étrangers rend encore plus difficile pour les États-Unis la possibilité de s’y retrouver dans une dynamique complexe avec la Chine.

Les dirigeants chinois sont eux aussi coupables de personnalisation du conflit sino-américain, présentant constamment la rivalité entre superpuissances en termes marxistes: «L’Orient est en plein essor, l’Occident en déclin». Xi s’est montré encore plus direct lors de l’Assemblée populaire nationale de 2023, reprochant explicitement aux États-Unis leur politique d’endiguement de la Chine.

Obsédé par la conclusion d’un accord avec la Chine lors du sommet à venir en avril, Trump tend l’autre joue, vantant son amitié personnelle avec Xi. Or, la résolution du conflit sino-américain nécessite davantage que des déclarations superficielles d’amitié entre dirigeants de deux systèmes différents.

En fin de compte, l’histoire exige bien plus des nations exceptionnelles. Rien n’est plus important que la volonté de comprendre et de tolérer d’autres pays, dotés de systèmes différents.

 

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