Un environnement plus stable pour investir sur les marchés privés

Yves Hulmann

6 minutes de lecture

La stabilité du niveau des taux d'intérêt, voire leur baisse, crée un environnement propice à l'investissement dans les marchés non-cotés, estime David Atterbury de HarbourVest.

 

En janvier, le spécialiste des actifs non-cotés HarbourVest Partners a annoncé le renforcement de ses activités dans la région Europe, Moyen-Orient et Asie (EMEA), y compris en Suisse avec la nomination de Daniel Signer à la tête de l’antenne suisse à Zurich et Ivan Pascual Head of Private Wealth pour la région EMEA.

De passage en Suisse, David Atterbury, qui est à la tête de la région Europe, Moyen-Orient et Asie (Head of EMEA) chez HarbourVest, fait le point sur le marché des actifs privés et le rôle du marché secondaire dans un contexte de baisse des taux d’intérêt. Le responsable des activités en Europe et au Moyen-Orient, qui supervise la gestion des bureaux de Londres, Dublin, Zurich, Francfort et plus récemment Abu Dhabi, inauguré en 2025, explique aussi pourquoi la société qui gère plus de 146 milliards de dollars d’actifs sous gestion a continuellement renforcé ses activités en Suisse depuis 2024.

S’agissant du marché des actifs privés en Suisse, les investisseurs helvétiques ont-ils les mêmes besoins que ceux des autres pays où vous êtes présents, ou le marché suisse présente-t-il des spécificités?

Au sein des clients qui investissent dans les actifs privés, nous avons tendance à diviser le marché entre le monde institutionnel et le marché de la gestion de fortune, qui est manifestement en pleine expansion. Je pense que les besoins des clients institutionnels sont très similaires à travers le monde en termes de construction de portefeuille, d'appétit pour le risque et d'équilibre entre les différentes composantes des classes d'actifs du marché privé. Il existe évidemment certaines spécificités en fonction de la nature de l'investisseur, notamment en termes d'exigences réglementaires pour une compagnie d'assurance par exemple, ou des engagements au passif d’un fonds de pension. Cependant, ils disposent d'équipes spécialisées dans les marchés privés qui ont une approche similaire. 
Lorsque l'on passe des investisseurs institutionnels traditionnels à des structures plus spécifiques telles que les family offices, cela change peut-être un peu en termes du soutien recherché par un family office ou de l’engagement que l'on a envers eux. Les relations que vous établissez sont légèrement différentes. Mais, encore une fois, je ne pense pas que cela diffère considérablement d'une région à l'autre en termes de fonctionnement. 

«Nous avons commencé à Zurich avec une combinaison de personnes axées à la fois sur le marché institutionnel et le marché de la gestion de fortune, vu la profondeur du marché de la gestion de fortune en Suisse.»

Ensuite, du côté de la clientèle de gestion de fortune, je pense que c'est un peu la même chose: les marchés locaux de la gestion de fortune ont leurs propres spécificités en termes des profils des clients sous-jacents et de la nature des distributeurs locaux, mais notre approche est très similaire partout.

Comment choisissez-vous les juridictions ou les sites lorsque vous décidez d'ouvrir une nouvelle succursale, comme ce fut le cas à Zurich en 2024? 

Il s'agit de se rapprocher des clients dans ces régions. Notre centre d'investissement dans la région EMEA est situé à Londres, où se trouvent les équipes d'investissement. Nous avons également une équipe chargée des affaires réglementaires et une équipe opérationnelle à Dublin, ainsi que des bureaux à Francfort, Zurich et Abu Dhabi, qui sont en contact avec les clients. Nous avons commencé ici à Zurich avec une combinaison de personnes axées à la fois sur le marché institutionnel et le marché de la gestion de fortune, vu la profondeur du marché de la gestion de fortune en Suisse. À Abu Dhabi, en comparaison, nous commençons dans un premier temps uniquement avec des clients institutionnels. 

En ce qui concerne le segment de la gestion de fortune ou des family offices en Suisse, visez-vous principalement la clientèle la plus fortunée au sein de ces marchés, les UNHWA? 

Non, pas nécessairement. Si l'on prend l'exemple du marché des family offices, nous proposons également des solutions à des family offices relativement petits. Nous leur offrons toute une gamme d'expositions aux marchés privés. Nous sommes parfois une extension de leur équipe existante et nos services sont très personnalisés, en fonction de la taille et de l'échelle de ces structures. 

«Il existe de nombreuses opportunités de création de valeur liées à L’IA dans toutes les classes d'actifs, du capital-risque (venture) au capital investissement (leveraged buyout).»

Si l'on considère les différents segments spécifiques au sien du marché des actifs privés – du capital-risque (venture) aux rachats d'entreprises (LBO), en passant par l'immobilier et les infrastructures –, ils présentent souvent des performances et des profils de liquidité différents. Par exemple, il y a cinq ans, beaucoup de gens étaient très enthousiastes à propos du secteur de la technologie, des fintechs ou du développement de l'IA, etc. Aujourd'hui, les investisseurs me semblent être un peu plus prudents en matière de capital-risque. Lequel de ces différents segments devrait offrir les meilleures perspectives pour 2026?

Si l’on compare le boom des investissements dans le secteur de la technologie observé en 2021 à la situation actuelle, je dirais que l’enthousiasme pour le secteur de la technologie, et en particulier pour l'IA, demeure. Les opportunités existent toujours, tant dans le capital-risque (venture) que dans le capital-croissance (growth). Mais l’IA ne concerne pas uniquement ces segments. Elle représente aussi un levier important de création de valeur pour des entreprises plus établies, qui font notamment objets de LBOs, en permettant des gains d'efficacité significatifs ou l’évolution de leur modèles économiques. En ce sens, il existe donc de nombreuses opportunités de création de valeur liées à L’IA dans toutes les classes d'actifs, du capital-risque (venture) au capital investissement (leveraged buyout). Le thème général de l'IA a donc un impact réel et étendu sur l’efficacité des entreprises et a une influence significative sur les décisions d'investissement dans toutes les sous-parties du marché.

Une autre thématique importante est celle du changement climatique et de ses implications pour l'allocation des capitaux. La transition énergétique joue un rôle de plus en plus important dans les stratégies d’investissement. Ces deux grands thèmes, l’IA et le climat, ont un impact sur presque toutes les classes d’actifs et suscitent un fort intérêt de la part des investisseurs sur les marchés privés.

Y a-t-il suffisamment de fonds disponibles pour financer les investissements dans les technologies liées à l'IA et à la transition énergétique? 

Le défi qui se pose aujourd’hui est celui de l'environnement de sorties, qui est très différent de celui de 2021. La liquidité est beaucoup plus restreinte actuellement. Il y a beaucoup moins de capitaux dans le système et, d'une manière générale, les investisseurs en capital-investissement ont enregistré une baisse de distributions. Ils disposent donc de moins de capitaux à réengager dans de nouveaux fonds et projets, et à réinvestir. C'est ce que démontrent les statistiques de levées de fonds pour l'ensemble des marchés privés. 

Cela semble être une perspective plutôt prudente...

C'est un optimisme prudent. Nous avons connu un léger rebond au second semestre 2024 et les marchés privés ont également connu un fort élan, avec la perspective d'une année 2025 très chargée. Puis, avec la volatilité qui a régné dans le monde au cours du premier semestre, les sorties se sont taries. 

Pour l'avenir, nous avons le sentiment d'être revenus à un environnement plus stable pour investir sur les marchés privés, malgré toutes les turbulences géopolitiques qui existent. Je pense toutefois que les marchés privés y sont désormais habitués.

Et avec une certaine stabilité des taux d'intérêt, voire une légère baisse, ce qui est un facteur positif, je pense que cela crée un environnement propice à l'investissement. Et lorsque l’investissement reprend, cela contribue à générer de la liquidité, et les sorties suivent! Cela crée donc à nouveau un cercle vertueux du point de vue de la liquidité.

Comment cela devrait-il se traduire dans l'allocation d'actifs au cours des prochains mois?

Chaque investisseur institutionnel a généralement une approche spécifique en matière de construction de portefeuille, et cherchera à trouver un équilibre entre le risque encouru, leur besoin de liquidité et la plus-value recherchée. Différentes composantes des marchés privés répondent aux différents besoins d'allocation d'actifs. Si des investisseurs recherchent davantage de liquidité, ils se tourneront probablement vers la partie crédit privé du marché.

«Le marché secondaire est désormais un élément clé du marché privé.»

Si, au contraire, ils recherchent des plus-values à long terme, l'une des extrémités du spectre de types d’investissements est le capital-risque, qui offre probablement le plus d'opportunités de gains. Et puis, quelque part au milieu, avec un profil de risque plus équilibré, vous aurez le choix entre le LBO, différentes stratégies secondaires, etc.

De nombreux gestionnaires d'actifs, dont HarbourVest, proposent désormais des solutions liées au marché secondaire. S'agit-il d'une alternative aux autres formes de sortie plus classiques, comme l'introduction en bourse (IPO) ou le rachat (LBO)? 

Avec moins de liquidités sur le marché, les Limited Parters (LP) cherchent d'autres moyens de générer de la liquidité et peuvent donc vendre leurs portefeuilles d’investissements dans les marchés privés sur le marché secondaire. C'est ce que nous avons observé ces dernières années.

Le marché secondaire est désormais un élément clé du marché privé. De nombreux gros investisseurs institutionnels apportent des portefeuilles d'actifs de capital-investissement sur le marché secondaire, soit parce qu'ils ont besoin de liquidités, soit parce qu'ils estiment avoir surpondéré les marchés privés à un moment donné. Ces transactions arrivent donc sur le marché et créent une opportunité d'achat pour le marché secondaire. Cette même pression sur la liquidité affecte aussi bien les LPs que les gérants/General Partners (GPs), ces derniers étant également confrontés à des marchés de sortie relativement étroits et, par conséquent, à un nombre limité d’options pour céder les sociétés de leur portefeuille sous-jacent. 

Ce phénomène se traduit notamment par le développement de véhicules de continuation, des opérations pilotées par les GPs («GP-led»). Les gérants transfèrent certains de leurs actifs dans un nouveau véhicule, financé par des acheteurs du marché secondaire, ce qui crée de la liquidité pour leurs investisseurs.

Cela signifie également qu'il existe une offre importante d'opportunités d'investissement sur le marché secondaire. Bien que le marché secondaire soit bien capitalisé, les capitaux disponibles ne progressent pas au même rythme que le volume des opportunités et ceci crée actuellement une dynamique intéressante sur le marché secondaire. De nombreux investisseurs institutionnels considèrent le marché secondaire comme un segment attractif dans lequel investir dans un environnement de liquidité plus restreint.

Comment évaluez-vous l'effet d'une éventuelle nouvelle baisse des taux d'intérêts en 2026, en particulier aux États-Unis, sur le marché des actifs privés? La baisse des taux d'intérêt est-elle un signe positif, ou devrions-nous plutôt nous en inquiéter, car cela signifie que la Fed s'attend à une croissance plus faible, voire à une récession?

Je présenterais les choses un peu différemment du point de vue des marchés privés. Nous avons connu de nombreuses années où les taux d'intérêt étaient incroyablement bas, puis il y a eu un grand changement sur le marché vers 2022 et 2023.

D'après mon expérience, le plus grand défi pour les gestionnaires de capital-investissement est la volatilité des taux d'intérêt. Mais dès lors qu'il y a un élément de stabilité, ou le sentiment que les taux d'intérêt ont probablement atteint leurs pics ou, au contraire, leurs niveaux les plus bas, je pense que l'on entre dans un environnement plus propice à l'investissement. La clé est la stabilité, plutôt que nécessairement le niveau des taux d'intérêt en tant que tel.

«La clé est la stabilité, plutôt que nécessairement le niveau des taux d'intérêts en tant que tel.»

Lorsque les taux d'intérêt étaient plus bas, les gérants pouvaient recourir davantage à l'effet de levier, car il était moins coûteux, ce qui se traduisait généralement par des prix plus élevés. Ceci tend à profiter davantage au vendeur qu'à l'acheteur. Si l'on remonte 10, 15 ou 20 ans en arrière dans le domaine du capital-investissement, une grande partie des rendements était générée par l'effet de levier. Mais ce n'est plus vraiment le cas aujourd'hui. Ceci est particulièrement vrai sur le marché intermédiaire (mid-cap), où les rendements sont générés par la transformation d’entreprises ou la consolidation de secteurs. Sur le marché mid-cap, l'effet de levier joue un rôle, mais il n'est pas le principal moteur des rendements. Une variation de quelques points de base des taux d'intérêts, à la hausse ou à la baisse, n'est pas un facteur déterminant du résultat des transactions sur les marchés privés, car les investisseurs détiennent ces entreprises pendant 3, 4, 5, 6 ou 7 ans environ.

Il faut tenir compte des effets macroéconomiques, mais en fin de compte, vous prenez des décisions microéconomiques sur les entreprises dans lesquelles vous investissez et sur la base de leur fonctionnement dans des secteurs particuliers. Les acteurs du capital-investissement ont été excellents à se concentrer sur les secteurs où ils ont identifié de la croissance structurelle.

Nous ne pouvons donc pas évaluer les marchés privés de la même manière que, par exemple, les marchés obligataires à revenu fixe (fixed income), où l'on peut appliquer une règle simple: si les taux d'intérêts baissent de tant, le prix des obligations existantes avec un coupon attractif augmentera de tant. Ce n'est pas le cas pour le capital-investissement. Bien sûr, le niveau des taux d'intérêts peut jouer un rôle plus important dans certains segments spécifiques. Par exemple, les grands LBOs sont probablement plus sensibles, car ils ont sans doute davantage recours au levier. Si l'on considère le segment small cap du marché, l'effet de levier est moindre et constitue donc une source de rendement moins importante.

Pour notre part, en tant qu'investisseur multi-gestionnaires, nous croyons en la diversification, aussi bien au niveau des gestionnaires, des secteurs et du nombre d'entreprises dans un portefeuille. Nous pensons donc à la diversification à différents niveaux, et tenons également compte de la diversification par millésime. Si vous souhaitez investir sur une certaine période, vous devez constituer un portefeuille qui tient compte de toutes ces variables, au lieu de passer trop rapidement d'un segment à l'autre. 

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