Europe–Etats-Unis: autonomie stratégique ou illusion de contrôle?

Thomas Borer, Dr. Borer & Partner AG

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Les décisions de Washington sont moins dictées par des alliances durables que par des impératifs électoraux, sociaux et économiques à court terme. Une évolution déstabilisante pour l’Europe.

A la fin de la guerre froide, beaucoup espéraient que la chute du mur de Berlin ouvrirait une ère de paix durable et de prospérité partagée. La mondialisation avançait, le commerce rapprochait les nations et l’idée d’un ordre international fondé sur des règles communes paraissait solidement ancrée. Trente ans plus tard, ce cadre s’est profondément fissuré.

La guerre en Ukraine a rappelé avec brutalité que la force militaire et le rapport de puissance restent déterminants. Dans le même temps, la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine s’est durcie, tandis que la politique commerciale et industrielle américaine est redevenue un instrument explicite de politique intérieure. Depuis plusieurs années déjà, les décisions de Washington sont moins dictées par des alliances durables que par des impératifs électoraux, sociaux et économiques à court terme. Cette logique s’imposera encore davantage à l’approche des élections de mi-mandat de 2026.

Pour l’Europe, cette évolution est déstabilisante. Elle se trouve au centre de tensions géopolitiques qu’elle ne maîtrise que partiellement, alors même que ses dépendances sont de plus en plus utilisées comme moyens de pression. L’énergie, les chaînes d’approvisionnement, les technologies critiques ou les infrastructures numériques sont ainsi devenues des instruments stratégiques. L’illusion selon laquelle l’interdépendance économique suffirait à garantir la stabilité a vécu.

Face à ce constat, l’Union européenne a commencé à parler de «sécurité économique» et d’«autonomie stratégique». L’intention est compréhensible. Il s’agit de réduire les dépendances les plus risquées, de renforcer la résilience des chaînes de valeur et de protéger certaines technologies clés. Mais dans la pratique, la réponse européenne reste largement marquée par les réflexes bruxellois: davantage de régulation, davantage de subventions, davantage de coordination centralisée.

Le risque est évident. Une politique industrielle fondée principalement sur des aides publiques et des programmes massifs peut rapidement devenir une nouvelle forme de protectionnisme coûteux. Qu’il s’agisse de droits de douane ou de subventions, quelqu’un finit toujours par payer la facture, soit le consommateur, soit le contribuable. Et l’expérience montre que les programmes dits temporaires ont une fâcheuse tendance à s’installer durablement, au détriment de la productivité et de l’innovation.

L’Europe dispose pourtant d’atouts réels. Dans plusieurs segments industriels à forte valeur ajoutée, les interdépendances transatlantiques sont plus équilibrées qu’on ne le croit souvent. Mais transformer ces atouts en levier stratégique suppose une capacité d’exécution politique et économique que l’Europe peine encore à démontrer. La stabilité politique de l’Allemagne, mise à l’épreuve par des élections régionales en 2026, jouera à cet égard un rôle déterminant.

Vue depuis la Suisse, cette situation offre un contraste instructif. Notre pays n’a jamais cherché l’autarcie, mais il a bâti sa résilience sur d’autres fondements: une économie ouverte, une forte capacité d’innovation portée par le secteur privé, des règles relativement sobres, la subsidiarité et un large réseau d’accords de libre-échange. La Suisse ne mise pas d’abord sur des programmes étatiques massifs, mais sur des conditions-cadres stables qui permettent aux entreprises d’investir, de s’adapter et de rester compétitives à l’échelle mondiale.

Cela ne signifie pas que notre modèle soit exempt de faiblesses. La Suisse reste fortement dépendante de l’Union européenne et devra consentir d’importants efforts dans des domaines comme la défense ou la sécurité. Mais dans un monde marqué par l’incertitude, l’expérience montre qu’une résilience fondée sur la flexibilité, la discipline budgétaire et l’initiative privée résiste mieux que des stratégies reposant principalement sur l’intervention étatique.

La relation transatlantique n’est pas appelée à disparaître. Elle restera essentielle, mais elle sera plus transactionnelle, plus fragmentée et moins prévisible. L’enjeu pour l’Europe n’est pas de s’opposer aux Etats-Unis, ni de copier leur modèle, mais de renforcer sa propre capacité d’action sans s’enfermer dans l’illusion du contrôle administratif.

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