Le private equity n’est pas perçu comme l’un des points forts de la Suisse. «La Suisse s’est historiquement développée davantage comme un centre de gestion de fortune que de gestion d’actifs, même si ce dernier segment s’est fortement structuré au cours des vingt-cinq dernières années», explique René Nicolodi, responsable des marchés actions à la Banque Cantonale de Zurich qui a lancé cette année la deuxième phase de son fonds de croissance de valeurs suisses non cotées. Ce dernier vient de réaliser un premier closing de 172 millions de francs.
Sur le plan mondial, le private equity est bien représenté grâce à des acteurs suisse tels que Partners Group. Toutefois, le private equity suisse reste une niche de taille limitée, ce qui freine la motivation ou capacité des gestionnaires locaux à lever des fonds à grande échelle. Face à des fonds internationaux qui collectent plusieurs milliards — comme KKR et d’autres — il est difficile d’atteindre une taille critique uniquement dans le private equity suisse. Pourtant, la Suisse dispose d’une base d’investisseurs solide: ses fonds de pension sont les troisièmes d’Europe, après ceux du Royaume-Uni et des Pays-Bas.
Améliorer le financement des entreprises non cotées – et par là de l’innovation - est donc essentiel, d’autant que le pays bénéficie d’un écosystème académique de très haut niveau, notamment dans les technologies de pointe (EPFL, ETHZ). Cet environnement est extrêmement attractif, mais reste limité par capacité d’absorption du marché. Entretien.
Le private equity suisse n’est pas toujours perçu comme l’un des points forts du pays. Qu’en est-il?
Lors des premières étapes de financement, l’écosystème suisse fonctionne assez efficacement. Mais quand les entreprises montent en puissance et que leurs besoins en capitaux atteignent 5 à 20 millions, elles se retrouvent dans une «vallée de la mort» avec des montants trop élevés pour les réseaux de proximité, mais normalement trop faibles pour intéresser les grands investisseurs internationaux alors que ces derniers sont essentiels pour le développement futur des entreprises. Si une entreprise atteint une phase plus mature du cycle, le marché suisse devient souvent trop étroit, surtout pour les sociétés de technologie. Pour ce qui est de la tech, l’activité se déroule essentiellement aux États-Unis et pour y percer, indépendamment du site de l’entreprise, les appuis d’un financeur local est important.
Nous nous concentrons sur plusieurs verticales clés: les technologies de l’information et de la communication (ICT), les lifetech, la robotique et les technologies liées au climat (climatetech).
Comment et pourquoi développer le private equity suisse?
Si l’on souhaite que les entreprises restent plus longtemps en Suisse pour ancrer durablement l’innovation dans le pays, ce problème doit être abordé sous l’angle de l’écosystème. La ZKB, pour sa part, s’efforce d’accompagner les entreprises afin qu’elles restent en Suisse aussi longtemps que possible. Elle a déjà investi 258 millions dans des start-up, permettant à de jeunes entrepreneurs d’obtenir un premier financement et s’est engagée depuis plus de six ans avec une stratégie d’investissement ciblée à financer les entreprises en croissance.
Votre fonds de croissance, lancé en mars, est le second du genre. Comment se positionne-t-il?
Le premier fonds de cette stratégie, dédiée aux entreprises suisses en phase de croissance, a été lancé en 2019 et clôturé en 2021 avec 180 millions. Le nouveau fonds s’inscrit comme la seconde phase de cette dynamique, avec un premier closing réalisé il y a trois semaines, portant la levée à 172 millions de francs. L’essentiel étant de disposer des bonnes opportunités d’investissement sur les cinq prochaines années. Il ne s’agit donc pas de lever des montants trop excessifs, mais de suivre le rythme du marché et des entreprises en croissance.
Quel type d’entreprises ce nouveau fonds cible-t-il?
Notre fonds investit principalement dans des entreprises suisses en phase de croissance avancée, généralement lors de tours de financement de série B ou C. Il s’agit de sociétés qui disposent déjà d’un produit sur le marché, génèrent du chiffre d’affaires – sans être nécessairement profitables – et s’appuient sur une équipe de management stable. Nous n’intervenons normalement pas en série A dans le cadre de ces fonds, car ce profil est jugé trop risqué par les investisseurs institutionnels comme les caisses de pension. En parallèle, la banque mène toutefois sa propre activité de venture capital, avec une enveloppe de 25 millions de francs investis chaque année dans des start-up.
Nous nous concentrons sur plusieurs verticales clés: les technologies de l’information et de la communication (ICT), les lifetech, la robotique et les technologies liées au climat (climatetech). En revanche, nous n’investissons pas dans la pharmacie traditionnelle, un secteur qui exige une approche très spécifique et des équipes dédiées.
Dans notre premier fonds, nous avions investi dans 18 entreprises, participé à 38 tours de financement et réalisé 6 sorties, principalement via des cessions industrielles. À titre d’exemple, la société suisse d’optique NIL Technology a été vendue au groupe taïwanais Radiant Opto-Electronics. Notre approche consiste à investir initialement des montants de l’ordre de 5 à 10 millions, puis à conserver des réserves pour accompagner les tours de refinancement ultérieurs. Cela nous a permis, par exemple, de soutenir nos participations pendant des périodes difficiles comme la crise du Covid, la guerre en Ukraine ou la remontée des taux en 2022–2023, en finançant des passerelles lorsque nécessaire.
Ce deuxième programme vise environ 20 entreprises, avec ces mêmes secteurs de prédilection et un profil de sociétés comparable à celui de notre premier fonds. Notre objectif est de délivrer une performance solide en termes d’IRR entre 12 et 14%.
Quelle est la taille de votre équipe dédiée au private equity?
Notre organisation couvre l’ensemble de la chaîne de valeur de l’investissement et repose sur un haut niveau de spécialisation. L’équipe d’investissement à proprement parler compte 11 personnes, qui siègent également aux conseils d’administration des entreprises du portefeuille. À cela s’ajoutent un advisory board composé de cinq experts – professeurs et spécialistes du secteur –, ainsi qu’un comité d’investissement de sept membres.
Nous disposons par ailleurs d’une équipe juridique dédiée de deux personnes et de deux spécialistes du risque. Au total, ce sont donc une vingtaine de collaborateurs qui contribuent à l’activité private equity suisse. Chaque membre de l’équipe suit un nombre limité de participations, généralement trois à quatre entreprises, tout en recherchant de nouvelles opportunités d’investissement.
Le fonds a attiré 45 souscripteurs en seulement quelques mois. En êtes-vous satisfait?
Absolument. C’est un très bon résultat, supérieur à celui obtenu lors du premier fonds. Une large partie des investisseurs historiques nous ont renouvelé leur confiance, et nous avons également réussi à convaincre plusieurs nouveaux grands investisseurs institutionnels et certains LPs. Nous disposons par ailleurs de douze mois supplémentaires jusqu’à la clôture définitive pour élargir encore cette base.
Ce succès est d’autant plus notable que le contexte de 2025 n’a rien de simple: incertitudes liées à l’élection de Donald Trump, tensions commerciales, situation géopolitique au Moyen-Orient et en Russie, impact de l’IA… Le climat boursier reste volatile, ce qui rend la levée de capitaux plus exigeante. Dans ce cadre, attirer 45 souscripteurs constitue déjà une très belle performance.
Le fonds est ouvert aux investisseurs qualifiés. Envisagez-vous de proposer ce type d’investissement aux investisseurs privés, par exemple sous la forme d’un fonds evergreen?
À ce stade de développement de notre activité en private equity, une structure à capital fermé reste nettement plus simple à gérer et offre une transparence maximale à nos investisseurs professionnels. En plus nous disposons toutefois d’une fondation de placement, qui facilite l’accès des caisses de pension de taille petite ou moyenne à ce type d’investissement. Pour ce qui est d’une structure evergreen pour le private equity suisse, nous y réfléchissons. Le besoin de liquidité des investisseurs privés introduit en effet des contraintes spécifiques: il faut assurer une liquidité qui ne correspond pas toujours au profil et à l’horizon d’investissement naturel du private equity.
Quel sont les points qui vous paraissent les plus importants à l’heure actuelle?
Un important travail de sensibilisation des investisseurs reste nécessaire. Les échanges avec les caisses de pension peuvent s’étendre sur plusieurs mois avant d’aboutir à un engagement, car cette classe d’actifs demeure complexe: performances, structure de frais, gestion du risque… autant d’éléments qui exigent une réelle profondeur d’analyse.
Par ailleurs, pour préserver l’innovation et la compétitivité en Suisse, un soutien politique continu s’avère indispensable. Depuis 2022, les caisses de pension en Suisse disposent certes d’un quota spécifique dans le LPP pour investir dans le private equity suisse, mais une véritable démarche pédagogique reste indispensable pour que ces allocations se déploient pleinement.