Un nouveau pilier s’ajoute au marché OTC de l’or afin notamment d’utiliser l’or comme un collatéral sur les marchés financiers. Il s’agit de créer un marché «wholesale digital gold» à travers une nouvelle forme d’or appelée «Pooled Gold Interests» (PGI).
L'initiative suit les observations du Financial Markets Standard Board (FMSB), une association qui vise à rendre le marché plus efficace et qui a été créée à la suite de la crise financière.
Elle regroupe les participants «wholesale» (banques, infrastructures, institutions financières). En l’occurrence, le groupe de travail «Precious Metals» créé par le FMSB vise à renforcer le marché à travers diverses innovations et évolutions qui seront mises en œuvre sur le marché de gros d’ici 2026. Le World Gold Council, créée en 1987 pour renforcer le rôle de l’or en tant que classe d’actifs, joue le rôle de catalyleur au sein du projet. Mike Oswin, directeur mondial de la structure et de l’innovation des marchés au sein du World Gold Council, répond aux questions d’Allnews:
L’or bat tous les records. Pourquoi estimer nécessaire de fractionner l’or et de le digitaliser?
Cette initiative est indépendante de l’évolution du cours de l’or. Il s’agit aujourd’hui de créer une plateforme qui facilite la digitalisation de l’or et une structure juridique qui lui permette d’être utilisé comme collatéral. Le fractionnement est une mesure importante dans la création du cadre légal. Mais le premier but consiste à donner à l’or l’utilité et la mobilité qui facilitent son utilisation comme collatéral.
Comment fonctionne le marché de gré à gré sur l’or?
Le marché de l’or de gré à gré (OTC) se compose de deux segments : le marché «alloué» et le marché «non alloué ». L’or alloué désigne des lingots physiques détenus dans des coffres et spécifiquement attribués à un détenteur. Chaque lingot est identifié de manière unique par son numéro de série, son poids et sa pureté, ce qui confère au détenteur la pleine propriété légale et une protection contre l’insolvabilité du dépositaire.
L’or non alloué correspond à une créance d’un détenteur envers une institution pour une quantité spécifique d’or. Il n’est pas lié à des lingots individuels, ce qui rend ce marché plus liquide et flexible. Cependant, les détenteurs sont exposés au risque de contrepartie, car la propriété dépend de la capacité de l’institution à honorer ses engagements.
«Notre projet consiste à créer une structure juridique qui permette le transfert digital de l’or physique.»
Pourquoi créer un troisième pilier au marché?
Notre projet de digitalisation «wholesale» et de sa représentation digitale de l’or au sein de ce que nous appelons «Pooled Gold Interest» (PGI) consiste à créer un troisième pilier au marché de l’or de Londres afin d’obtenir le meilleur des deux mondes possible, de combiner les avantages des deux autres piliers, ceux de l’or «alloué» et «non alloué», et de répondre à leurs lacunes. Ce troisième pilier offre la flexibilité de l’or non alloué, son fractionnement, sa digitalisation, sa possibilité de transfert rapide sur les marchés financiers et il sera entièrement garanti par de l’or physique co-détenu par des «participants principaux». Le montant d’or physique correspondra parfaitement à l’or détenu par les représentants (PGI).
Quelle pourrait être l’utilisation de l’or en tant que collatéral?
Tout le monde a confiance dans l’or. Il est accepté par la plupart des bourses, des sociétés de clearing, des contre-parties, des transactions bilatérales. Mais il n’est pas utilisé comme collatéral parce qu’il doit être de l’or «alloué». Personne ne peut utiliser de l’or non alloué comme collatéral lors d’un financement. Une chambre de compensation peut accepter l’or comme collatéral uniquement après le transfert de barres physiques dans des coffres correspondants. De nombreuses étapes doivent être franchies pour y parvenir.
Notre projet consiste à créer une structure juridique qui permette le transfert digital de l’or physique. Aujourd’hui, lorsqu’un échange d’or a lieu, l’or physique concerné doit être déplacé, avec toutes les contraintes logistiques et les coûts que cela implique. Dans le système WDG, les PGI confèrent la pleine propriété de l’or physique qui sous-tend l’écosystème, mais le transfert digital peut être accepté à condition qu’il corresponde à l’or physique, de sorte que l’or lui-même n’a pas besoin d’être déplacé. Cela permet de négocier des fractions d’or sous forme digitale, et que des transactions digitales, entièrement adossées à de l’or physique, puissent être compensées et réglées instantanément. Celui qui fait partie du de l’écosystème dispose d’un droit de propriété entier lorsqu’il détient le PGI. La chambre de compensation peut accepter le PGI parce qu’il est garanti par de l’or. Elle peut accepter son transfert digital. Avec notre projet, il n’est pas nécessaire de déplacer des barres d’un coffre à un autre. Le transfert peut aussi porter sur des montants fractionnés. Pour la première fois dans l’histoire, l’or devient un collatéral financier mobile. C’est une étape majeure dans le développement du marché de l’or «wholesale».
C’est un projet qui concerne le marché «wholesale», mais est-ce que l’investisseur individuel est touché par cette innnovation?
Pour l’instant, le projet concerne le marché OTC «wholesale» de Londres, le numéro un au monde. La valeur des transactions quotidiennes de ce marché OTC atteint 140 milliards de dollars. Ce marché interbancaire est extrêmemement liquide.
Il est toutefois possible qu’à terme les banques disposent d’un mécanisme de transfert de cet or digital détenu sous form de PGI pour en faire bénéficier les investisseurs individuels.
Quels sont les risques supportés par les participants à ces PGI? Est-ce le défaut d’un participant, un problème de settlement?
Nous travaillons depuis quelque 18 mois avec Linklaters LLP afin de détailler les droits légaux des participants sur l’or physique et digital. Nous allons entrer dans la phase pilote du projet. Les banques semblent satisfaites par la structure juridique. Le premier atout de cette structure est de couvrir le risque de faillite. Si un acteur est participant à un PGI, il est le propriétaire de cet or et des droits qui lui sont associés. Les co-participants détiennent l’or physique. Essentiellement, PGI est à l’abri de la faillite.
Est-ce que vous avez de premières estimations de la taille de ce nouveau marché?
Nous n’avons pas effectué d’estimations à ce sujet. Mais le volume quotidien du marché OTC s’élève à 140 milliards de dollars par jour. La hausse actuelle du prix de l’or devrait avoir encore accru ce montant. Mais l’or n’est pas encore pleinement utilisé comme collatéral financier à la différence des Bons du Trésor américain ou d’autres obligations souveraines de première qualité. L’opportunité est réelle de permettre à l’or d’être un collatéral de qualité. L’or pourrait aussi servir de collatéral dans le financement d’autres titres financiers.
Un autre dévelopement possible pourrait venir du taux de participation. Le troisième pilier du marché OTC ouvre de nouvelles opportunités. Le premier pilier, celui de l’or «alloué», dans lequel le détenteur de barres d’or ne fait pas travailler son or, il pourrait être dynamisé par la création de ce marché digital liquide.
«L’initiative est «wholesale» à l’origine, mais les banques pourraient en profiter à travers la création de nouveaux produits.»
Est-ce qu’il existe un risque de liquidité si les participants au PGI voudraient tous quitter ce pool en même temps?
La question doit être placée dans le contexte du marché. Nous ne visons pas une désintermédiation du marché ni son déplacement vers un autre endroit. Si nous voulions créer un nouveau marché, ce risque d’exit pourrait se manifester. Ici nous ajoutons simplement une nouvelle option à la détention d’or sur le marché déjà existant. Il n’y a pas de risque de liquidité si le marché de l’or «alloué» se déplace d’un acteur à un autre. Il n’y en a pas davantage avec les PGI. Nous pouvons parler de fongibilité avec le marché actuel.
Est-ce que l’or peut devenir un collatéral pour des placements financiers ou immobiliers?
Initialement, il peut devenir le collatéral à des investissements financiers afin de gérer le risque de contre-partie, ou lors de transactions bilatérales entre banques. A l’avenir cette représentation digitale de l’or pourrait être également employée par le grand public pour divers cas d’usage, dont l’un pourrait être le financement immobilier. Mais ce n’est pas le cas initialement. Le cadre légal doit toutefois être adapté à cet effet.
En quoi le rôle des banques peut-il être modifié par cette innovation digitale?
Les banques sont réunies autour de la table. Elles participent activement à cette initiative parce que de nouvelles opportunités s’offrent à elles qui complètent leur offre actuelle. Sinon, elles n’en feraient pas partie. L’intérêt est d’autant plus évident pour les banques qui ont de l’or inscrit à leur bilan, à savoir les «Bullion Banks», les grandes banques d’investissement. Elles pourraient monétiser leur fonction de «treasury» en prêtant aux clients pour leur collatéral et en l’utilisant comme leur propre collatéral lors des «margin calls».
Une autre piste s’ouvre aux banques grâce au fractionnement de l’or sur le marché de Londres, ce qui n’est pas possible actuellement parce que juridiquement cela serait un organisme de placement collectif. Avec le nouveau cadre juridique en discussion avec Linklaters, les PGI ne seront pas des organismes de placement collectifs, en raison de leur caractéristique de propriété commune. Les banques pourraient ainsi créer des produits couverts par l’or et offerts aux investisseurs.
L’initiative est «wholesale» à l’origine, mais les banques pourraient en profiter à travers la création de nouveaux produits.
L’initiative est centrée sur le marché de Londres, mais qu’en est-il d’une ouverture au reste du monde?
Le projet s’inscrit initialement dans le droit anglais, mais nous savons que le marché OTC de l’or est global. Il est négocié 24 heures sur 24, donc y compris quand les marchés asiatiques et américains ouverts sont ouverts. Nous sommes attentifs à ce problème et voulons que l’ensemble des acteurs puisse y participer. Tôt ou tard, les PGI devraient «voyager» vers d’autres juridictions. L’objectif est de créer une initiative vraiment globale.
Est-ce qu’à la suite de cette initiative, l’écart entre l’offre et la demande d’or pourrait se resserrer?
Cela dépend de la manière dont les participants mettent en oeuvre les PGI. Au départ, cela ne devrait toutefois rien changer au négoce de l’or si ce n’est que l’intérêt pour l’or Wholesale devrait s’accroître. Mais il est possible que cela ouvre la voie aux banques et à leurs clients d’émettre des produits digitaux fractionnés sur l’or aux investisseurs privés.
Qu’est-ce que cela change pour les bourses et les chambres de compensation?
Les chambres de clearing acceptent aujourd’hui l’or comme collatéral, mais elles pourraient accepter une nouvelle structure d’or, les PGI. Cela pourrait devenir un collatéral financier fréquemment utilisé. Le risque de concentration des portefeuilles de collatéral actuels pourrait diminuer auprès des chambres de compensation.
Je pense par ailleurs que le PGI peut être un nouvel instrument pour le marché du «settlement».
Plusieurs bourses négocient l’or à travers les options et dérivés, la plus grande étant le COMEX (filiale du CME). La digitalisation offerte avec les PGI peut leur ouvrir diverses opportunités, mais nous ne nous positionnons pas les PGI à cette fin.