La Suisse connaît une crise du logement qui se traduit par des loyers qui s’envolent, une vacance presque nulle et des familles contraintes à chercher des solutions provisoires. A Zurich, par exemple, seules sept habitations sur dix mille sont disponibles. Pourtant, au lieu de voir la construction s’accélérer, elle s’essouffle: en 2023, on y a bâti moins que durant la décennie précédente. Ce paradoxe ne peut pas s’expliquer uniquement par le prix des terrains ou la rareté du foncier, mais par un élément plus structurel: un système administratif qui multiplie les obstacles au lieu de les réduire.
Les recours et oppositions représentent aujourd’hui la barrière la plus importante à la construction. Neuf acteurs du secteur sur dix estiment qu’ils constituent l’obstacle principal au développement de nouveaux logements. Il ne s’agit pas de nier leur utilité. L’exemple des célèbres maisons Sugus à Zurich montre à quel point le droit d’opposition peut protéger le patrimoine, mais il est désormais trop souvent dévoyé et détourné de son objectif initial. La règle actuelle, qui permet à toute personne vivant dans un rayon de cent mètres d’un projet de déposer un recours, ouvre la porte à des démarches vexatoires. On a vu des rénovations bloquées pour des détails comme la couleur d’une fenêtre, invisible depuis le bâtiment du plaignant. Ces oppositions retardent les chantiers, font grimper les coûts et aggravent la pénurie. Le droit d’opposition doit être préservé, mais ses abus doivent être encadrés par des critères plus précis et des frais modérés, afin de protéger l’intérêt public sans bloquer l’intérêt collectif.
La crise du logement ne se résoudra pas dans des piles de dossiers, mais sur des chantiers.
Vient ensuite la lenteur des autorisations. Alors qu’un permis de construire pouvait être délivré relativement rapidement il y a dix ans, les délais ont doublé. Ce qui signifiait autrefois des mois devient aujourd’hui des années. Or, chaque année perdue se traduit par des loyers plus élevés, des investisseurs qui renoncent et des ménages qui restent sur liste d’attente. Une étude mandatée par plusieurs offices fédéraux l’a confirmé : l’allongement des procédures est l’un des facteurs principaux de la crise actuelle. Plus de ressources humaines dans les services, une meilleure coordination entre administrations et une simplification des étapes seraient déjà des remèdes efficaces. Mais tant que la classe politique détournera le regard, ces améliorations ne verront pas le jour.
Le cas de Bâle illustre les dérives possibles quand la régulation prend le pas sur le bon sens. En 2022, une commission de protection du logement y a été instaurée. Très vite, elle a généré des situations absurdes: remplacement d’un simple lave-vaisselle soumis à un dossier de quatorze pages, rénovation d’une cuisine de 50’000 francs acceptée à condition que le loyer n’augmente pas de plus de 12 francs par mois, ce qui correspond à un amortissement de plus de trois siècles… Devant l’inefficacité manifeste, le Conseil d’Etat a dû corriger sa réglementation seulement deux ans après son entrée en vigueur. Ce cas montre que la volonté de protéger les locataires peut produire l’effet inverse: décourager toute amélioration du parc immobilier et donc raréfier encore l’offre.
Sortir de l’impasse exige un changement de perspective. Il ne suffit pas de créer de nouvelles commissions ou de lancer des débats stériles sur les «spéculateurs». Il faut au contraire alléger les procédures, clarifier les conditions de recours et donner aux investisseurs la sécurité nécessaire pour engager des projets. La Suisse a besoin de règles claires, de délais tenus et d’une coordination administrative qui permette de bâtir plutôt que de bloquer. La crise du logement ne se résoudra pas dans des piles de dossiers, mais sur des chantiers.
Kafka, dans son récit de Poséidon, décrivait un dieu des mers prisonnier de ses registres, trop absorbé par la paperasse pour contempler son royaume. La politique du logement en Suisse lui ressemble étrangement: absorbée par les formulaires et les recours, elle perd de vue son but essentiel. Or cet objectif reste simple et fondamental: offrir un toit à la population. Tant que les autorités continueront à s’enliser dans leurs procédures, elles ne verront plus la mer, mais seulement la surface de leurs propres dossiers.