Le pari européen sur le quantique

Charles-Henry Monchau, Banque Syz

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Du labo au marché: l’heure du saut quantique pour l’Europe. L’industrie est à l’aube d’une révolution où les bénéfices se chiffrent en trillions d’euros.

 

La stratégie de la Commission européenne sur le quantique, publiée en juillet 2025, trace un plan visant à établir l’Europe comme leader mondial des technologies quantiques d’ici 2030. Elle cherche à résoudre le paradoxe de l’innovation quantique en Europe: malgré une recherche solide et un écosystème de start-up en expansion, la région reste en retard sur les Etats-Unis et la Chine en matière de brevets, de commercialisation et d’investissement privé. Pour y remédier, plus de 11 milliards d’euros de financements publics ont été mobilisés au sein des institutions de l’UE et des Etats membres en cinq ans. Les initiatives à venir, dont la proposition d’un «Quantum Act» en 2026, visent à attirer des capitaux privés et à renforcer la coordination. Les technologies quantiques devraient révolutionner l’industrie et générer des bénéfices se chiffrant en trillions d’euros dans la décennie à venir. Cette stratégie est donc cruciale pour la compétitivité et l’autonomie technologique de l’Europe, en renforçant les entreprises et innovateurs européens tout en réduisant la dépendance à l’égard d’acteurs étrangers. L’analyse qui suit examine son contenu ainsi que ses répercussions économiques et géopolitiques pour l’Europe.

Objectifs clés et initiatives

Adoptée le 2 juillet 2025, la stratégie présente un cadre unifié pour renforcer l’écosystème quantique européen. Elle confronte le défi d’une Europe fragmentée qui sous-exploite ses innovations, malgré des avancées notables.

«Le quantique» désigne ici une technologie exploitant les propriétés singulières de la physique quantique, où des particules peuvent exister dans plusieurs états à la fois ou être instantanément connectées à distance. Cela permet des avancées majeures en calcul et communication, les ordinateurs quantiques pouvant explorer simultanément d’innombrables options et accélérer des tâches comme les simulations complexes ou l’analyse de données. La stratégie vise ainsi à faire de l’Europe une «puissance quantique» d’ici 2030, en transformant l’excellence scientifique en leadership industriel et commercial.


Source: EurekAlert

 


Ce plan s’articule autour de quatre axes interdépendants:

Recherche et innovation: Coordination des agendas et financement stratégique de l’excellence académique pour maintenir le leadership européen et en faciliter la traduction industrielle. Une nouvelle initiative de l’UE alignera les programmes de R&D des Etats membres et lancera de vastes «défis quantiques majeurs» réunissant monde académique et industrie.

Infrastructures quantiques: Développement de pôles dernier cri pour la conception et la production de technologies quantiques. L’UE soutiendra la fabrication de puces via six lignes pilotes et mettra en place une plateforme de design quantique. Une feuille de route de 2024 orientera la production industrielle.

Ecosystème quantique: Soutien aux start-up, chaînes d’approvisionnement et entreprises via des investissements et partenariats public-privé. Le mandat EuroHPC sera étendu aux efforts quantiques, et un nouveau fonds Scaleup ciblera les secteurs technologiques stratégiques.

Sécurité et défense: L’Europe intégrera le quantique dans ses programmes spatiaux et sécuritaires. Une feuille de route conjointe avec l’ESA guidera la communication quantique par satellite, et les efforts «spin-in» adapteront dès 2026 les avancées civiles à la défense. Le quantique apparaît ainsi comme atout économique et nécessité sécuritaire, notamment face aux menaces sur le chiffrement. L’initiative EuroQCI soutiendra le déploiement de réseaux sécurisés.

Enfin, le «Quantum Act», attendu en 2026, orientera le financement et fournira un cadre réglementaire pour accompagner la transition vers la viabilité commerciale et une vision unifiée entre Etats membres.

La problématique du financement privé

Le principal obstacle pour l’Europe réside dans l’insuffisance des flux de capital-risque. L’investissement public est soutenu, mais le financement privé reste en retrait: en 2024, seulement 5 à 12% des investissements privés mondiaux dans le quantique ont été dirigés vers l’Europe, contre près de la moitié pour les États-Unis. La stratégie vise donc à «mobiliser» les capitaux privés via des fonds mixtes et en positionnant les organismes publics comme clients de référence.

Malgré ces difficultés, l’Europe conserve des atouts majeurs: en 2024, elle détenait le plus grand nombre de publications scientifiques évaluées par des pairs et 42% des start-up quantiques nouvellement créées. Des entreprises comme IQM, Pasqal et Alice&Bob illustrent cette dynamique.

Ces éléments reflètent un écosystème d’innovation solide, fondé sur des institutions académiques de renom et un vivier croissant de jeunes entreprises. Toutefois, sans mécanismes de croissance adéquats, nombre d’entre elles risquent l’acquisition étrangère ou la relocalisation. Cela souligne l’urgence de combler le fossé entre recherche et commercialisation pour préserver les talents, la propriété intellectuelle et l’autonomie stratégique de l’Europe.

Néanmoins, un déficit important subsiste : les conglomérats technologiques américains tels qu’IBM, Google et Microsoft investissent des centaines de millions dans la R&D quantique, tandis que l’Europe ne dispose pas d’un engagement équivalent de la part de ses grandes entreprises.


Source: ECIPE database

 


Cohésion par le truchement du quantique

Un autre défi récurrent réside dans la fragmentation institutionnelle européenne, où les différents pays mènent des programmes quantiques distincts, ce qui conduit fréquemment à des redondances et à des inefficacités. Les Etats membres de plus petite taille peinent à financer des projets d’envergure, tandis que les plus grands privilégient leurs intérêts nationaux au détriment de la coordination continentale. La nouvelle stratégie entend répondre à cette situation en harmonisant les feuilles de route nationales et en mutualisant les ressources par le biais de plateformes partagées, favorisant ainsi l’émergence d’un écosystème quantique plus cohérent et évolutif.

Il convient de souligner que la faible production européenne en matière de brevets et de propriété intellectuelle dans le domaine quantique constitue une lacune significative qui représente un obstacle majeur à la conversion de la recherche en innovation. Les Etats-Unis, la Chine et le Japon dominent les dépôts de brevets, tandis que l’Europe ne compte que deux entités parmi les vingt premières mondiales, ce qui témoigne d’une excellence scientifique, mais d’une commercialisation limitée. La stratégie entend remédier à cela en renforçant la protection de la propriété intellectuelle.

Par ailleurs, l’Europe est confrontée à une pénurie de talents en ingénierie et en logiciels quantiques. Afin de faire face à la concurrence mondiale, la Quantum Skills Academy et des programmes de mobilité visent à former des spécialistes et à atténuer une «fuite des cerveaux».


Source: Ecipe database

 


En somme, le paysage quantique européen témoigne d’une excellence scientifique remarquable et d’une activité émergente de start-up, tout en faisant face à des défis persistants en matière de croissance d’entreprise, d’intégration des efforts et de mise à niveau en termes d’ampleur des investissements observés aux Etats-Unis et en Chine. La Stratégie Quantique reconnaît explicitement ces insuffisances et entend y remédier par un financement coordonné, un soutien accru aux start-up, ainsi que le développement des compétences, tout en tirant parti des atouts scientifiques de l’Europe et de l’engagement soutenu de ses acteurs publics.

Retombées géopolitiques et économiques

La stratégie quantique de l’Union européenne a des implications géopolitiques et économiques majeures, touchant fondamentalement à la souveraineté technologique. Les dirigeants européens reconnaissent que les technologies émergentes telles que l’informatique quantique seront déterminantes pour la puissance économique future et la sécurité nationale, à l’instar des semi-conducteurs ou de l’intelligence artificielle. Ainsi, en investissant dans les capacités quantiques, l’Europe cherche à éviter une dépendance vis-à-vis de puissances étrangères telles que les fournisseurs de services cloud américains ou les entreprises soutenues par l’Etat chinois pour des infrastructures critiques de calcul et de chiffrement. Cette autonomie est cruciale à la lumière des retards passés dans le domaine numérique, permettant aux banques et aux gouvernements européens de s’appuyer sur des technologies quantiques développées localement. Une réussite permettrait à l’Europe de définir des normes technologiques conformes à ses valeurs, tandis qu’un échec entraînerait une dépendance accrue à l’égard d’acteurs non-européens. En substance, la stratégie s’inscrit dans une dynamique plus large d’autonomie stratégique, aux côtés d’initiatives telles que le Chip Act européen et les politiques en matière d’intelligence artificielle.

Sur le plan géopolitique, la course au quantique est perçue comme une compétition tripartite entre les Etats-Unis, la Chine et l’Europe, chacun suivant un modèle distinct. Les Etats-Unis s’appuient sur un secteur privé dynamique, la Chine sur un financement public massif, et l’Europe adopte une approche hybride, combinant financement public coordonné et action politique. La stratégie exprime la volonté de l’Europe d’être un acteur de premier plan, favorisant la coopération avec des alliés tels que le Japon et le Canada, tout en assumant la réalité d’une concurrence marquée par des contrôles à l’exportation et des rivalités en matière d’investissement. Le financement massif de la Chine dans les technologies quantiques souligne l’urgence pour l’Europe de renforcer les capacités occidentales tout en affirmant son propre rôle de leader. Un paysage quantique multipolaire pourrait stimuler l’innovation, mais nécessitera une coordination autour des normes et de la sécurité.

Sur le plan économique, les technologies quantiques promettent des transformations profondes dans les domaines de la pharmacie, de l’optimisation industrielle et de la modélisation climatique. Les prévisions annoncent un marché mondial du quantique dépassant 170 milliards de dollars d’ici 2040, avec une création de valeur estimée entre 1 et 2 trillions de dollars à l’horizon du milieu des années 2030. Le développement d’un secteur quantique solide pourrait ainsi impulser la croissance technologique, générer des emplois hautement qualifiés et renforcer la compétitivité européenne dans des secteurs clés tels que l’automobile et l’aérospatiale. Il est donc crucial de garantir un accès domestique aux outils quantiques avancés, afin d’éviter que les entreprises européennes ne soient distancées par leurs concurrentes mondiales.

La stratégie vise également à renforcer l’écosystème d’innovation européen en soutenant les start-up et les scale-up, répondant ainsi au «paradoxe européen» de l’innovation. Une réussite dans le domaine quantique pourrait démontrer la capacité de l’Europe à faire émerger des entreprises technologiques de rang mondial, et établir un précédent pour d’autres technologies émergentes. Toutefois, l’exécution sera déterminante; les experts soulignent l’importance de l’urgence, de la montée en échelle et de l’intégration de l’écosystème comme conditions essentielles au leadership futur et à une portée d’innovation plus large.

Enfin, les ambitions quantiques de l’Europe pourraient influer sur les dynamiques mondiales, en favorisant une collaboration accrue entre les Etats-Unis et l’UE pour maintenir un leadership allié, ou en suscitant des réactions concurrentielles. L’approche coordonnée de l’Europe pourrait également servir de modèle pour les pays de plus petite taille, promouvant un réseau mondial d’innovation quantique plus équilibré, au-delà de la Silicon Valley ou de Pékin.

Conclusion

La stratégie de l’Union européenne constitue un effort audacieux visant à assurer l’avenir de l’Europe dans une technologie appelée à remodeler le paysage économique et sécuritaire mondial. Pour les consommateurs, dirigeants et décideurs européens, cette politique envoie un message clair: la technologie quantique devient centrale dans la stratégie industrielle, à l’instar de l’énergie renouvelable ou de l’intelligence artificielle, et l’Europe entend être un leader, non un suiveur. Le succès de cette stratégie se mesurera dans les années à venir à la capacité de l’Europe à favoriser l’émergence de champions quantiques et à retenir ses talents ainsi que sa propriété intellectuelle. Si tel est le cas, l’Europe pourra renforcer sa compétitivité dans des secteurs clés (finance, pharmacie, défense) et préserver sa souveraineté technologique dans un domaine critique. En cas d’échec, le risque sera de se retrouver en retard et de voir l’industrie européenne dépendante d’infrastructures quantiques étrangères d’ici les années 2030, avec des conséquences économiques et stratégiques négatives. La prochaine décennie s’avère donc déterminante. Fortement soutenue par les pouvoirs publics et portée par une approche désormais unifiée, l’Europe a posé les bases d’un saut quantique; il lui appartient désormais de concrétiser cette vision pour garantir son avenir industriel et stratégique.

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