Les infections bactériennes, et en particulier l’augmentation de la résistance aux antibiotiques, comptent parmi les plus grandes menaces sanitaires de notre époque. Pourtant, les antibiotiques ne représentent qu'une part relativement modeste du marché pharmaceutique mondial. Cela pourrait-il bientôt changer?
Résistance aux antibiotiques: une menace mondiale sous-estimée
Un besoin médical élevé ne suffit apparemment pas toujours à susciter une attention durable. Dans un rapport publié en 2019, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) classe la résistance aux antibiotiques parmi les dix plus grands risques sanitaires mondiaux, aux côtés de la pollution de l'air, du changement climatique et des maladies non transmissibles telles que le diabète, le cancer et les maladies cardiovasculaires.
La même année, les infections bactériennes constituaient la deuxième cause de décès dans le monde, après les cardiopathies coronariennes: 33 agents pathogènes ont été associés à près de 7,7 millions de décès, dont environ la moitié imputable à seulement cinq d'entre eux. Les écarts régionaux sont importants: en Afrique subsaharienne, 230 personnes pour 100'000 habitants mouraient chaque année d'infections bactériennes, contre seulement 52 dans les pays industrialisés occidentaux.
Selon des projections souvent citées, jusqu'à dix millions de personnes pourraient mourir chaque année d'ici 2050 d'infections causées par des germes multirésistants si aucune mesure efficace n'est prise. De plus, l'approvisionnement en antibiotiques essentiels, souvent anciens, est par endroits critique: pénuries, faibles niveaux de stocks et concentration de la production chez un petit nombre de fournisseurs fragilisent les systèmes de santé.
Des besoins élevés, des incitations faibles
L'apparition de résistance aux antibiotiques est un processus évolutif naturel. Le besoin de nouveaux antibiotiques devrait donc rester élevé à long terme, et pourrait encore augmenter en raison de traitements inappropriés, comme l'arrêt prématuré d'un antibiotique.
Pourtant, le développement d'antibiotiques reste nettement sous-représenté par rapport à la recherche sur les vaccins contre les infections virales. Selon l'«Access to Medicine Foundation», le nombre de médicaments antimicrobiens développés par les grands groupes pharmaceutiques a reculé de 35% au cours des cinq années écoulées depuis 2021, passant de 92 à 60 projets.
Le dilemme de la résistance
Les antibiotiques sont utilisés contre des infections aiguës, généralement pendant quelques jours seulement, et doivent en outre être prescrits avec parcimonie afin d'éviter l'apparition de nouvelles résistances. C'est précisément ce qui limite leur potentiel commercial et complique, pour les entreprises pharmaceutiques, l'amortissement des coûts élevés de recherche et développement.
S'y ajoute le fait que les antibiotiques reposent souvent sur des petites molécules. À l'expiration du brevet, des génériques arrivent donc rapidement sur le marché, ce qui accentue la pression sur les prix. Les vaccins, en revanche, sont souvent des produits biotechnologiques complexes, beaucoup plus difficiles à copier pour les concurrents.
Rendre l'innovation à nouveau rentable
Comment rendre le marché des antibiotiques à nouveau plus attractif pour la «Big Pharma»? Ce sont avant tout les acteurs publics qui sont sollicités, car ils peuvent créer des incitations économiques.
Les modèles discutés se répartissent en deux catégories: les modèles «push» réduisent le risque financier lors des premières phases de développement, avant l'autorisation de mise sur le marché. Les modèles «pull» interviennent ensuite et récompensent les développements réussis. Une combinaison des deux approches est considérée comme particulièrement efficace.
Le modèle d'abonnement est une approche «pull» prometteuse: un État ou un système de santé verse au fabricant une rémunération annuelle fixe pour l'accès à un nouvel antibiotique, quelle que soit la fréquence à laquelle il est prescrit. Le chiffre d'affaires est ainsi dissocié des volumes vendus, ce qui favorise un usage mesuré et médicalement pertinent.
Le Royaume-Uni teste déjà cette approche. Dans l'Union européenne, des bons d'exclusivité transférables sont en outre à l'étude: une entreprise qui développe un antibiotique dont on a un besoin urgent pourrait ainsi prolonger l'exclusivité commerciale d'un autre médicament plus rentable. L'arrivée de génériques moins chers serait alors retardée, ce qui renforcerait l'incitation à développer de nouveaux anti-infectieux.
Ces initiatives répondent à une revendication centrale de l'industrie pharmaceutique: une rémunération fondée non plus sur les volumes, mais sur la disponibilité fiable de nouveaux antibiotiques. Si de tels modèles s'imposent à grande échelle, ils pourraient contribuer à contrer la menace croissante que représente la résistance aux antibiotiques.
