Les véhicules autonomes vont profondément modifier le modèle de l’assurance

Mauro Carli, Banque Lombard Odier

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Un consensus émerge selon lequel le volume des sinistres couverts par l’assurance automobile traditionnelle se contractera à long terme.

Points clés

  • Le développement de véhicules autonomes crée à la fois des défis et des opportunités stratégiques pour le secteur mondial de l'assurance automobile
  • Bien que le calendrier et l’ampleur de l’impact restent difficiles à prévoir avec précision, un consensus émerge selon lequel le volume des sinistres couverts par l’assurance automobile traditionnelle se contractera à long terme
  • Un transfert de la couverture responsabilité, des assurances personnelles vers les assurances commerciales, favorisera les partenariats entre assureurs et constructeurs, faisant ainsi évoluer le modèle d’affaires des assureurs
  • Les assureurs dommages bien diversifiés et bénéficiant d'une position dominante sur le marché, ainsi que les fournisseurs d’assurance automobile technologiquement avancés et disposant de modèles extensibles, devraient jouer un rôle de premier plan dans la transformation du secteur de l'assurance automobile.

L'intégration des technologies avancées dans l'industrie automobile redéfinit la conception et la fonctionnalité des véhicules, transformant les véhicules conventionnels en véhicules autonomes, et modifie profondément le secteur de l'assurance automobile.

Le consensus parmi les assureurs, les constructeurs automobiles et les spécialistes du secteur est que les véhicules autonomes transformeront le paysage de l'assurance automobile. Les assureurs seront contraints d'innover pour préserver leur compétitivité. A quelle vitesse cette transformation devrait-elle se produire et quelles sont les réponses stratégiques à adopter pour appréhender ce changement de paradigme technologique?

Depuis plus d'un siècle, l'assurance automobile représente un important levier de rentabilité pour le secteur mondial de l'assurance. Fin 2025, quelques 920 milliards des 2300 milliards de dollars de primes mondiales d'assurance dommages provenaient de l'assurance automobile, selon l'assureur Allianz. Sur ce total, environ 80% étaient générés par l'assurance automobile des particuliers et le reste par celle des véhicules commerciaux.

Le Ministère américain des transports classe l'automatisation des véhicules selon un cadre à cinq niveaux (voir tableau 1). En pratique, les discussions sur les véhicules autonomes se concentrent généralement sur les niveaux 3 et 4, le niveau 5 correspondant aux véhicules fonctionnant sans conducteur en toutes circonstances. Ces trois catégories, allant de «automatisé» à «autonome», agiront comme des catalyseurs, contraignant les assureurs automobiles à repenser leurs modèles d’affaires.

Moins d'accidents, mais des sinistres plus conséquents

Depuis plus d'un siècle, les assureurs automobiles accumulent d'immenses bases de données sur le comportement des conducteurs, la fréquence des accidents et le coût des sinistres. L'une des tendances les plus durables est l'amélioration continue de la sécurité des véhicules et la baisse concomitante de la fréquence des accidents. A titre d’exemple, aux Etats-Unis, on enregistrait en 1923 80 décès sur les routes pour 100’000 automobilistes, selon l’Administration nationale de la sécurité routière des Etats-Unis (NHTSA). Un siècle plus tard, en 2024, ce chiffre est tombé à quelque 18 décès pour 100’000. Cette amélioration découle de la combinaison de plusieurs facteurs: conception de véhicules plus sûrs, infrastructures routières améliorées, meilleur éclairage, exigences plus strictes en matière de permis de conduire, meilleure formation des conducteurs, sensibilisation accrue aux risques liés à la conduite en état d'ivresse et législation rendant le port de la ceinture de sécurité obligatoire.

L'erreur humaine demeure par contre un facteur relativement constant. En 2024, plus de 90% des accidents de la route étaient imputables à des erreurs de conduite, selon Swiss Re. Plus récemment, les progrès des systèmes avancés d'aide à la conduite (ADAS) ont permis aux véhicules d'intervenir en cas d'erreur du conducteur, entraînant à la fois une baisse significative de la fréquence des accidents et du nombre de décès. A mesure que les véhicules de niveaux 3, 4 et 5 diminuent progressivement le besoin d'intervention humaine, la fréquence des accidents devrait considérablement baisser, peut-être même de l’ordre de 80% d'ici 2040 aux Etats-Unis, selon une étude de KPMG. Cela améliorerait sensiblement le ratio sinistres/primes des assurances automobiles, défini comme le montant de sinistres déclarés divisé par celui des primes nettes émises. Les prévisions du secteur tablent actuellement sur un recul annuel des coûts des sinistres de 3% à 6% au cours des prochaines décennies.

En revanche, la gravité moyenne des sinistres devrait grimper. La sophistication technologique croissante des véhicules entraînera une hausse des coûts de réparation. Selon les estimations de Swiss Re, un véhicule de niveau 5 coûte aujourd'hui environ 3,4 fois plus cher à réparer qu'un véhicule équivalent de niveau 0 à conduite manuelle.

Parallèlement, l'adoption progressive de véhicules semi-autonomes et entièrement autonomes est appelée à transformer le marché automobile mondial. Les assureurs automobiles seront probablement confrontés à trois défis majeurs au cours des prochaines décennies: diminution du nombre d’accidents, renchérissement des véhicules dotés de technologies avancées qui alourdira le coût des sinistres, et développement à grande échelle d'écosystèmes de mobilité partagée. Ce dernier point modifierait les modes de propriété des véhicules et réduirait le marché total adressable (TAM) de l’assurance automobile pour les particuliers.

 

 

Gérer la transition: les défis à court terme pour les assureurs

Ces facteurs ont des effets divergents sur la rentabilité de la souscription. Une fréquence d'accidents plus faible est généralement favorable, tandis qu'une gravité plus élevée exerce une pression accrue sur les coûts des sinistres. Quant à une réduction de la flotte automobile totale, conséquence de l’augmentation de la mobilité partagée, elle entraînerait une diminution du volume global des primes.

Les véhicules peuvent être répartis en quatre catégories: 1. Les véhicules professionnels, tels que les poids lourds et les véhicules de transport logistique, qui ne devraient guère être affectés par l'essor de la conduite autonome. 2. Les véhicules de haute performance, dont les conducteurs privilégient des caractéristiques telles que l'accélération ou la tenue de route, qui ne devraient être que peu concernés. 3. Les véhicules de luxe, que leurs propriétaires considèrent comme un symbole de statut social, un bien de collection et un investissement à long terme, où la demande devrait rester globalement stable. 4. Enfin, le transport, où les véhicules servent principalement à se déplacer d'un point A à un point B. Cette catégorie, la plus importante du marché de masse, est particulièrement vulnérable aux perturbations découlant des solutions de mobilité autonome partagée.

Globalement, le scénario de base pour la période 2025-2050 prévoit une augmentation du nombre de véhicules dans le monde jusqu'en 2035 environ, sous l'effet de la croissance des classes moyennes émergentes, qui cherchent à acquérir un véhicule privé. Dans les économies développées, le parc automobile pourrait commencer à diminuer à partir de 2030 environ, les plateformes de mobilité partagée, notamment les robotaxis et les systèmes de transport public améliorés, contrebalançant l’augmentation des nouvelles immatriculations. Dès 2040, la baisse de la fréquence des accidents devrait compenser l'augmentation de la gravité des sinistres, grâce aux économies d'échelle significatives générées par le nombre croissant de véhicules semi-autonomes et autonomes. Par conséquent, le marché mondial de l'assurance automobile devrait se stabiliser entre 2035 et 2040, avant d'entrer dans une phase de déclin structurel qui réduira le marché adressable total du secteur d'ici 2050 (voir tableau 2).

Evolution des responsabilités

L'assurance automobile pour les particuliers combine généralement deux grandes catégories de couverture: les dommages matériels et la responsabilité civile, qui inclut les dommages corporels et les frais liés aux tiers. La généralisation des véhicules autonomes pourrait modifier la distribution des coûts des sinistres et l'attribution de la responsabilité juridique. Concrètement, à mesure que les véhicules autonomes se généralisent, la responsabilité en cas d'accident pourrait passer des conducteurs aux constructeurs automobiles et aux fournisseurs de logiciels.

Cette transition aurait plusieurs conséquences importantes. Premièrement, le coût de l'assurance responsabilité pourrait être intégré au prix d'achat des véhicules autonomes. Partant, les partenariats stratégiques entre assureurs et constructeurs deviendront probablement le modèle le plus efficace.

Deuxièmement, le marché total adressable va se contracter. Historiquement, les sinistres liés à la responsabilité civile représentaient une part plus importante des pertes totales en assurance automobile que les sinistres matériels; environ 80% du coût total des sinistres automobiles est lié aux dommages corporels et aux frais de contentieux associés. Le transfert de responsabilité vers les constructeurs accélérerait ainsi le déclin du marché total adressable des assureurs et exercerait une pression sur leurs revenus.

Nouveaux modèles de gestion des sinistres et de tarification

Les partenariats avec les constructeurs automobiles permettront aux assureurs d'accéder aux données des véhicules en temps réel, ce qui facilitera l'élaboration de modèles de tarification et d'évaluation des risques de plus en plus sophistiqués. Dans le même temps, la complexité des accidents liés aux véhicules autonomes, pouvant impliquer des défaillances matérielles, des défauts logiciels et des interactions humaines, nécessitera de nouveaux cadres de règlement des sinistres.

Au-delà des véhicules sans conducteur, les technologies autonomes s’étendront aux systèmes d’expédition autonomes, à la robotique et aux machines dotées d’intelligence artificielle. Si ces technologies introduisent de nouveaux risques, elles créent aussi de nouvelles opportunités de croissance pour les assureurs dommages. Ces nouveaux ensembles de risques peuvent être subdivisés en risques technologiques liés aux défaillances matérielles, ou en vulnérabilités logicielles et cybernétiques et aux pertes financières qui en découlent. La forte connectivité des véhicules autonomes les expose également à des violations de données, ce qui rend la cyberassurance de plus en plus importante. Deuxièmement, les flottes autonomes partagées induisent des risques opérationnels, notamment des perturbations du réseau. Troisièmement, les systèmes autonomes soulèvent également des questions éthiques et réglementaires, concernant par exemple la manière dont ils doivent réagir en cas d'accident inévitable afin de trouver un équilibre entre la sécurité des passagers et celle des piétons, et pourraient potentiellement créer une demande pour de nouvelles catégories d'assurance responsabilité.

Les véhicules autonomes vont donc impacter non seulement la taille du marché de l'assurance automobile, mais aussi chaque maillon de sa chaîne de valeur, du développement de produits à la gestion des risques, en passant par la tarification, le règlement des sinistres et la distribution. Le secteur dispose potentiellement d'une décennie pour s'adapter avant que les baisses les plus marquées du nombre de sinistres ne commencent à se concrétiser. La capacité à bien gérer cette période de transition, caractérisée par une baisse de la fréquence des accidents mais une hausse de la gravité des sinistres, sera déterminante pour la rentabilité de la souscription. Au final, seuls les assureurs dommages disposant d’un modèle déployable à grande échelle et suffisamment diversifiés devraient s’imposer parmi les gagnants à long terme. Ces entreprises pourraient jouer un rôle croissant dans la consolidation du secteur, remodelant le paysage concurrentiel et s'adaptant aux bouleversements technologiques engendrés par les véhicules autonomes.

Toutefois, l’impact de l’émergence des véhicules autonomes sur le secteur de l'assurance dommages ne sera probablement pas uniforme. Les acteurs historiques de premier plan, disposant de portefeuilles de primes bien diversifiés à travers leurs branches d'activité et leurs zones géographiques, joueront probablement un rôle de consolidation. Cela pourrait les conduire à acquérir ou à accompagner des assureurs de plus petite taille et des acteurs spécialisés dans une seule branche, fortement exposés aux bouleversements liés aux véhicules autonomes.

A l'inverse, les assureurs automobiles technologiquement avancés, disposant de franchises importantes et bien établies, ainsi que d'un accès à de vastes données sur les conducteurs, nous semblent bien positionnés pour nouer des partenariats avec les équipementiers et les fournisseurs de logiciels. Ces assureurs devraient être en mesure de tirer parti de leur expertise et de leurs données pour contribuer à façonner l'avenir du marché de l'assurance automobile et s'adapter à l'évolution du secteur de la mobilité.

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