Family offices: le véritable défi de la relève n'est pas seulement financier

Clarisse Lafleur

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Pour assurer leur continuité, les family offices doivent comprendre ce qui incite les jeunes générations à s'intéresser à l'héritage familial, à y trouver leur place et à vouloir contribuer à son avenir.

 

La transmission d'un patrimoine familial est souvent abordée sous un angle technique. Structures juridiques, stratégies d'investissement, fiscalité, gouvernance et planification successorale occupent une place centrale dans les discussions autour de la continuité des family offices. Il est naturel que ces sujets soient prioritaires: les patrimoines deviennent parfois plus complexes au fil des générations, les intérêts familiaux se diversifient et les responsabilités liées à leur gestion exigent des compétences spécifiques.

Pourtant, une question demeure souvent sous-explorée: comment donner à la prochaine génération une véritable raison de s'impliquer?

Former les héritiers à comprendre les investissements, les structures patrimoniales et les mécanismes de gouvernance est indispensable. Mais la connaissance ne garantit pas l'engagement. Un jeune membre d'une famille peut être parfaitement informé de la situation patrimoniale familiale, avoir accès aux meilleurs conseillers et bénéficier d'une formation financière approfondie, sans pour autant ressentir le désir de participer à la gestion ou à l'avenir du family office.

C'est précisément l'un des défis les plus importants de la continuité intergénérationnelle.

Être préparé ne signifie pas nécessairement être engagé

Les family offices ont longtemps accordé une attention particulière à la préparation technique de la relève. Les jeunes générations sont progressivement familiarisées avec les investissements, les marchés financiers, les structures de détention et les responsabilités liées à la préservation du patrimoine. Certaines familles mettent en place des programmes éducatifs, des réunions familiales ou des expériences professionnelles destinées à faciliter cette transition.

Ces initiatives sont utiles, elles répondent principalement à une question: comment préparer la prochaine génération à exercer ses responsabilités?

En revanche, elles répondent moins directement à une autre interrogation: pourquoi cette génération souhaiterait-elle les exercer?

L'engagement ne découle pas automatiquement de la transmission des connaissances. Il se construit aussi à travers la compréhension de ce que représente le patrimoine, la possibilité d'y contribuer et le sentiment que sa participation à une réelle utilité.

Cette distinction est essentielle. La prochaine génération ne considère pas nécessairement le patrimoine familial avec le même regard que celle qui l'a constitué. Elle n'a pas vécu les mêmes expériences, ne partage pas toujours les mêmes priorités et peut avoir développé des ambitions professionnelles ou personnelles très différentes.

Il serait donc réducteur de supposer que la transmission d'un patrimoine entraîne naturellement la volonté de le préserver ou de le gérer.

Un héritage qui doit trouver un sens pour chaque génération

Dans une entreprise familiale traditionnelle, l'activité opérationnelle peut constituer un point de référence commun. Les membres de la famille peuvent observer concrètement le travail accompli, comprendre l'histoire de l'entreprise et, dans certains cas, participer directement à son développement.

La situation peut être différente dans un family office.

Lorsque les intérêts familiaux sont répartis entre plusieurs investissements, sociétés, fondations et juridictions, il n'existe pas nécessairement une activité unique autour de laquelle les générations peuvent construire un sentiment d'appartenance. Le patrimoine peut être considérable, mais sa dimension quotidienne demeure parfois abstraite pour les membres les plus jeunes.

La question n'est alors plus seulement de comprendre ce que possède la famille, mais de comprendre ce qu'elle souhaite accomplir avec ce qu'elle possède.

Pour certaines familles, cela peut passer par l'entrepreneuriat, l'innovation ou le développement de nouveaux investissements. Pour d'autres, la philanthropie, l'impact social, la préservation d'un savoir-faire ou le soutien à des causes particulières peuvent constituer des points de connexion.

L'essentiel est de permettre à la prochaine génération de comprendre les valeurs qui sous-tendent le patrimoine, tout en lui laissant la possibilité de développer sa propre interprétation de cet héritage.

Un héritage ne conserve pas nécessairement sa pertinence parce qu'il est ancien ou parce qu'il a été transmis de génération en génération. Il doit aussi pouvoir trouver un écho auprès de ceux qui en deviennent les dépositaires.

Passer de la transmission à la participation

L'un des moyens les plus efficaces de susciter l'engagement consiste à ne pas attendre le moment de la succession pour intégrer la prochaine génération aux discussions familiales.

Trop souvent, la participation des jeunes membres reste limitée à des réunions d'information ou à des présentations destinées à leur expliquer les décisions déjà prises. Ils sont invités à écouter et à apprendre, mais rarement à y contribuer réellement.

Or, être informé n'est pas la même chose que participer.

L'engagement se développe lorsque les jeunes générations peuvent poser des questions, exprimer des opinions, confronter leurs idées à celles des générations précédentes et prendre progressivement part à certains projets. Cela ne signifie pas leur confier prématurément des responsabilités ou leur donner un pouvoir décisionnel pour lequel elles ne seraient pas encore préparées. Il s'agit plutôt de leur offrir des occasions concrètes de développer leur jugement, leur confiance et leur compréhension des enjeux familiaux.

Cette participation peut prendre différentes formes: contribuer à une initiative philanthropique, participer à un projet d'investissement, travailler temporairement à l'extérieur du family office, assister aux discussions de gouvernance ou prendre part à des réflexions sur les priorités à long terme de la famille.

Ces expériences permettent de dépasser une relation purement théorique avec le patrimoine. Elles donnent aux jeunes membres l'occasion de découvrir où leurs compétences, leurs intérêts et leurs aspirations peuvent contribuer au projet familial.

Elles leur permettent également de construire progressivement leur propre légitimité, plutôt que de se voir attribuer une place uniquement en raison de leur appartenance familiale.

Trouver un équilibre entre aspirations individuelles et continuité collective

L'engagement de la prochaine génération soulève également une question plus délicate: comment préserver une vision familiale commune sans imposer aux jeunes générations un parcours prédéfini?

Les membres d'une même famille ne souhaitent pas nécessairement exercer les mêmes fonctions, poursuivre les mêmes activités ou partager les mêmes priorités. Certains peuvent vouloir s'impliquer directement dans les investissements, tandis que d'autres préféreront développer une activité entrepreneuriale indépendante, contribuer à la philanthropie familiale ou rester impliqués dans les décisions à un niveau plus stratégique.

Cette diversité ne doit pas nécessairement être interprétée comme un manque d'intérêt.

La continuité d'un family office ne suppose pas que chaque membre de la famille occupe une fonction opérationnelle. Elle dépend plutôt de la capacité de la famille à maintenir un dialogue autour de ses valeurs, de ses responsabilités et de ses ambitions communes, tout en reconnaissant les aspirations individuelles.

Cela implique aussi de créer un environnement dans lequel les jeunes générations peuvent exprimer un désaccord, proposer de nouvelles orientations et questionner certaines pratiques sans que leur légitimité soit immédiatement remise en cause.

La transmission ne devrait pas être un exercice de reproduction. Chaque génération doit pouvoir contribuer à l'évolution de l'héritage qu'elle reçoit.

Le rôle des family offices: créer les conditions de l'engagement

Les family offices ont un rôle important à jouer dans cette évolution. Leur fonction ne devrait pas se limiter à administrer les actifs, coordonner les conseillers et organiser les mécanismes de succession. Ils peuvent également contribuer à créer les conditions dans lesquelles la prochaine génération développe une relation plus personnelle et plus durable avec le patrimoine familial.

Cela demande une approche qui dépasse les programmes de formation traditionnels.

Il s'agit notamment de favoriser les échanges intergénérationnels, de rendre les décisions patrimoniales plus accessibles, de proposer des expériences adaptées aux intérêts des jeunes membres et de leur permettre de contribuer progressivement à des projets concrets.

Les professionnels des family offices doivent également reconnaître que l'engagement ne peut pas être standardisé. Les besoins d'un jeune membre qui a grandi au contact de l'entreprise familiale ne sont pas nécessairement ceux d'un membre de la troisième génération qui vit à l'étranger et connaît peu les activités familiales. De la même manière, les motivations d'un membre intéressé par l'entrepreneuriat peuvent différer de celles d'un autre attiré par la philanthropie.

Une approche efficace suppose donc de comprendre les individus autant que la structure patrimoniale qu'ils sont appelés à faire évoluer.

Pour les familles, cela implique parfois de repenser la manière dont elles mesurent la préparation de la relève. La réussite ne devrait pas uniquement être évaluée à travers les connaissances financières acquises ou la capacité à assumer de futures responsabilités. Elle devrait aussi tenir compte de la qualité de la participation, de la confiance développée, de la compréhension du projet familial et de la volonté de contribuer à son avenir.

La continuité commence bien avant la succession

La succession est souvent envisagée comme un moment précis: celui où les responsabilités, les actifs ou le pouvoir décisionnel passent d'une génération à l'autre. Pourtant, la continuité se construit bien avant ce transfert.

Elle dépend de la relation que la prochaine génération développe progressivement avec le patrimoine, de la place qu'elle peut occuper dans les discussions familiales et de la possibilité de donner un sens personnel à ce qu'elle reçoit.

Un family office peut disposer d'une gouvernance solide, d'une stratégie d'investissement performante et d'une planification successorale rigoureuse. Mais ces éléments ne suffisent pas, à eux seuls, à garantir que les générations futures souhaiteront poursuivre le projet familial.

Lorsque la prochaine génération reste à distance, que les attentes entre parents et enfants divergent ou que la succession est préparée sans véritable implication des futurs héritiers, ces difficultés ne sont pas uniquement des questions de transmission patrimoniale. Elles soulèvent des enjeux plus profonds de gouvernance, d'alignement familial et de continuité, qui méritent d'être abordés bien avant le transfert des responsabilités.

Le véritable défi consiste donc à ne pas préparer uniquement des héritiers capables de comprendre et de gérer un patrimoine, mais des individus qui choisissent de s'y intéresser, de s'y engager et de contribuer à le faire évoluer. Cela suppose de porter autant d'attention aux personnes, aux relations et aux aspirations individuelles qu'aux structures et aux actifs que la famille souhaite préserver.

Car un patrimoine peut se transmettre juridiquement et financièrement. L'engagement envers son héritage doit obligatoirement se construire.

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