Malgré Ormuz, un choc énergétique resterait limité en Europe

Gérard Reber

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Selon Norbert Ruecker, de Julius Baer, «une pénurie de gaz ou de diesel en Europe l’hiver prochain constituerait un scénario extrême, nécessitant un enchaînement de graves perturbations».

 

Dans son dernier «Panorama des biens et services vitaux pour la Suisse», publié le 21 septembre 2026, l’Approvisionnement économique du pays (AEP) alertait sur des stocks de gaz européens «exceptionnellement bas» par rapport à la moyenne des cinq dernières années. A la fin août, les réservoirs étaient remplis à 64% de leur capacité totale.

Le diesel suscite lui aussi des inquiétudes. Selon Euronews, Emmanuel Macron a alerté Ursula von der Leyen, dans une lettre, sur le risque d’un nouveau choc pétrolier. «Ces dernières semaines, l’approvisionnement international s’est de nouveau détérioré, sous l’effet combiné du ciblage des infrastructures énergétiques, en Russie et au Moyen-Orient, et du rebond de la consommation en Asie», écrit le président français.

Alors que l’automne commence, faut-il redouter des pénuries ou un choc énergétique comparable à celui de 2022 durant l’hiver à venir? Nous en parlons avec Norbert Ruecker, responsable de la recherche Economics & Next Generation chez Julius Baer.

On évoque de faibles réserves de gaz en Europe (et indirectement en Suisse). Comment expliquer cette situation?

Les stocks de gaz européens sont faibles, mais ils ne se situent pas à un niveau historiquement bas. Tout dépend aussi de la manière dont on les mesure. En Allemagne, le retard de remplissage par rapport à la moyenne saisonnière est effectivement plus marqué. Le gouvernement a donc annoncé cette semaine des mesures particulières pour soutenir le remplissage des stocks.

Toutefois, comme celui de l’électricité, le marché du gaz fonctionne à l’échelle régionale plutôt que nationale. Or, à l’échelle européenne, qui est déterminante pour la sécurité d’approvisionnement, le déficit est moins prononcé qu’en Allemagne.

Il faut également rapporter les stocks à la demande, qui a diminué de manière structurelle en Europe. Mesurées en jours de consommation, ces réserves restent dans leur fourchette saisonnière habituelle et sont bien plus proches de la moyenne que ne le laissent penser les seuls taux de remplissage.

Le retard pris dans le remplissage des stocks durant l’été peut-il encore être rattrapé?

Le déficit qui suscite aujourd’hui des inquiétudes ne résulte ni du conflit au Moyen-Orient ni de l’interruption des livraisons du Qatar, un fournisseur majeur du marché mondial. Il est en grande partie hérité de l’hiver dernier. La situation actuelle rend toutefois ce retard plus difficile à combler. La distinction est importante: la guerre en Iran n’a pas aggravé la situation en termes d’approvisionnement, mais n’a pas non plus permis de l’améliorer.

Les prix du gaz sont en train de s’enflammer… Faut-il s’en alarmer?

Il faut relativiser: en 2022, les prix du gaz naturel étaient nettement plus élevés qu’aujourd’hui. Le choc énergétique avait été amplifié par la répercussion de leur hausse sur les prix de l’électricité. A l’époque, l’indisponibilité d’une grande partie du parc nucléaire français avait accru le recours aux centrales à gaz, tirant fortement les prix de l’électricité vers le haut. La situation est aujourd’hui très différente. Les centrales françaises fonctionnent normalement et la part croissante des énergies renouvelables réduit le nombre d’heures durant lesquelles les centrales à gaz sont sollicitées. Le lien entre les prix du gaz et ceux de l’électricité s’est donc atténué.

Autre sujet d’inquiétude: le diesel. Faut-il craindre une flambée incontrôlée de son prix?

Le prix du diesel a déjà largement réagi à la situation actuelle. Les raffineries tournent près de leur capacité maximale, ce qui accroît l’écart entre le prix du pétrole brut et celui du diesel. A cela s’ajoutent des difficultés logistiques, notamment le faible niveau du Rhin et la hausse des coûts de transport. Ces facteurs renchérissent les carburants, en particulier le diesel. Nous pensons toutefois que cet écart devrait finir par se réduire, avec la reprise des flux de pétrole par le détroit d’Ormuz et l’augmentation de la production des raffineries asiatiques. Par ailleurs, en dehors des Etats-Unis, les stocks de diesel ne semblent pas particulièrement bas.

Dans la situation actuelle, est-il réaliste de craindre des pénuries d’énergie durant l’hiver 2026-2027?

Non. Il s’agirait d’un scénario extrême, qui supposerait un enchaînement de graves perturbations. La crise de 2022 l’a montré: l’Europe est prête à payer le prix fort pour s’approvisionner en gaz, ce qui lui permet d’attirer les cargaisons nécessaires vers ses côtes.

Le marché mondial du gaz est sensible aux prix. Lorsque ceux-ci augmentent fortement, certains acheteurs peuvent se tourner vers le charbon, ce qui libère du gaz pour d’autres marchés. Cette possibilité de substitution aide à absorber les chocs. Dans ces conditions, une pénurie de gaz nous paraît presque impossible, tout comme une pénurie d’électricité qui en découlerait. Les exportations augmentent en outre progressivement, notamment depuis l’Amérique du Nord, avec la mise en service de nouveaux terminaux.

Quelles conséquences une flambée des prix de l’énergie pourrait-elle avoir sur les économies européenne et suisse, ainsi que sur leurs perspectives de croissance?

On sous-estime la résistance dont l’économie a fait preuve jusqu’ici. La crise autour du détroit d’Ormuz dure depuis mars, et pourtant le monde n’a connu ni pénuries importantes de carburants ni récession. Si les banques centrales s’inquiètent actuellement du risque d’inflation, elles constatent aussi que la hausse des coûts de l’énergie se répercute de manière limitée sur le reste de l’économie, qui résiste étonnamment bien. Les prix à la pompe peuvent sembler élevés de nos jours. Mais, une fois corrigés de l’inflation, ils le sont beaucoup moins. Entre 2010 et 2015, le baril de pétrole se négociait autour de 160 à 170 dollars en valeur actuelle.

L’essor des énergies renouvelables peut-il réduire la dépendance de la production d’électricité au gaz?

C’est précisément ce que nous observons déjà, du moins sur le marché de l’électricité. Tout au long de l’été, les prix de l’électricité à la mi-journée ont été exceptionnellement bas. Cet excédent de production solaire est l’un des faits majeurs du marché de l’énergie, au-delà du conflit au Moyen-Orient et de la hausse des prix du gaz. Il a nettement limité la répercussion de cette hausse sur les prix de l’électricité.

La transition énergétique tient ainsi une partie de ses promesses en matière de coûts et de sécurité d’approvisionnement. Ces prix très bas à la mi-journée expliquent aussi pourquoi les fournisseurs suisses d’électricité s’intéressent davantage aux tarifs dynamiques: ils reflètent avant tout une réalité du marché.

Il faut toutefois préciser que la dépendance en question concerne le rôle du gaz dans la production d’électricité, quelle que soit sa provenance. La souplesse du marché gazier contribue également à la sécurité d’approvisionnement.

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