L’euro rattrapé par le risque politique européen

Julien Daurelle, Indosuez Wealth Management

2 minutes de lecture

Le passage de l’euro sous 1,12 dollar tient davantage au risque politique européen qu’à ses fondamentaux, qui n’ont pas disparu.

 

Après plus d’un an de vigueur face au dollar, l’euro semble avoir perdu de son élan. La récente rupture du seuil de 1,12 dollar pour un euro marque un changement de ton sur le marché des changes. Faut-il y voir le début d’un affaiblissement durable de la monnaie unique, ou simplement une correction technique après une longue phase de résistance? Pour y répondre, il faut revenir sur les facteurs qui ont progressivement pesé sur la devise européenne.

Sur le plan monétaire, la BCE continue d’évoluer dans un environnement complexe. Après avoir déjà entamé un cycle de resserrement monétaire, elle doit désormais composer avec des prix de l’énergie qui pourraient rester élevés pour une certaine durée, ce qui ravive les tensions inflationnistes. La dépendance structurelle de la zone euro aux importations énergétiques reste un point de vulnérabilité majeur. 

Au-delà du pétrole, le marché reste également attentif à l’évolution des prix du gaz naturel à l’approche de l’hiver. Une nouvelle poussée des coûts énergétiques pourrait peser sur le pouvoir d’achat dans la zone euro et contraindre la BCE à maintenir une ligne restrictive plus longtemps que prévu, voire à envisager de nouvelles hausses de taux l’an prochain.

Sur le plan macroéconomique, les perspectives de croissance restent positives, avec une reprise attendue autour de 1% en 2027. Ce scénario demeure toutefois fragile, car les prix de l’énergie et la remontée des rendements obligataires pourraient continuer de freiner l’activité. Par ailleurs, la comparaison avec les États-Unis reste défavorable à la zone euro: l’écart de croissance continue de se creuser en faveur de l’outre-Atlantique, porté notamment par le développement de l’intelligence artificielle, qui soutient à la fois les bénéfices des entreprises et, plus largement, l’économie américaine.

Le risque politique change la donne

Une grande partie de ces éléments semblait déjà intégrée dans les prix avant la récente baisse de l’euro face au dollar. Le mouvement observé ces dernières semaines reflète toutefois un facteur plus spécifique: la montée des risques politiques en Europe, en particulier en France. Les investisseurs institutionnels ont accru leurs positions de couverture contre une baisse de l’euro, tandis que l’écart entre les obligations françaises et allemandes s’est fortement élargi. Cette tension a entraîné une hausse de la demande pour les options de vente d’euros, y compris face à la livre sterling, un phénomène qui n’avait plus été observé depuis 2024. Autrement dit, le risque politique européen commence à dépasser le seul cadre franco-allemand pour peser plus largement sur la monnaie unique.

Il serait néanmoins réducteur de ne regarder que l’Europe. Le dollar bénéficie pour l’instant d’un double soutien: d’un côté, son statut de valeur refuge dans un contexte géopolitique tendu; de l’autre, la fragilité budgétaire de l’Europe. Mais la situation américaine n’est pas exempte de vulnérabilités. La stratégie consistant à financer le rachat de dette à long terme par des émissions à court terme a été accueillie avec prudence par le marché lors de son annonce en septembre. Si cette question revenait au premier plan, le dollar pourrait à nouveau subir des pressions, car cette stratégie renforcerait la sensibilité des finances publiques américaines aux mouvements de taux et relancerait, au passage, les débats autour de la dédollarisation.

Dans ce contexte, plusieurs banques centrales poursuivent leur diversification hors dollar afin de réduire leur dépendance à la devise américaine. L’augmentation récente des achats d’or par la Banque populaire de Chine illustre cette tendance. En août, Pékin a acquis 20,2 tonnes d’or physique, son plus important achat mensuel depuis 2023. Ce type de mouvement confirme que la diversification des réserves reste une priorité stratégique pour de nombreuses institutions monétaires.

1,10 dollar, le seuil à surveiller

À court terme, la prudence reste de mise sur la parité euro-dollar. Le seuil de 1,10 dollar pour un euro apparaît comme un niveau clé, tant pour des raisons techniques que psychologiques. Historiquement, cette zone a joué un rôle important de support mais également de résistance. Une grande partie des informations négatives étant déjà intégrée dans les cours, il faudrait sans doute un catalyseur nouveau pour provoquer une cassure franche.

À moyen terme, en revanche, les fondamentaux qui ont soutenu l’euro depuis 2025 n’ont pas totalement disparu. Dans un contexte géopolitique qui incite les banques centrales à diversifier leurs réserves, et avec des obligations d’État françaises offrant un rendement supérieur à 4,50% sur dix ans malgré une notation A+, l’euro pourrait rapidement retrouver des couleurs. Il faudra toutefois attendre que le choc politique soit absorbé et que les marchés se tournent vers d’autres sujets, jugés alors plus porteurs…

A lire aussi...