Pétrole: le prix de l’enlisement

Théodore Crouslé, SILEX

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Le Brent renoue avec les 110 dollars malgré la reprise des exportations du Golfe. L’enlisement du conflit fait craindre un pétrole durablement cher.

 

Le retour des pétroliers dans le détroit d’Ormuz aurait dû faire baisser les cours du brut. Il n’en est rien. Ce mardi 20 octobre, le Brent a de nouveau franchi les 110 dollars le baril en séance, approchant les sommets du printemps. Pourtant, le contexte a changé. Les exportations du Moyen-Orient se sont nettement redressées et la consommation mondiale a reculé, mais sans que ces deux forces suffisent à détendre durablement le marché.

Après bientôt huit mois de guerre entre les Etats-Unis et l’Iran, les investisseurs semblent de moins en moins convaincus du caractère temporaire du choc énergétique. Une bonne partie de ce revirement est récente: le contrat à terme sur le Brent de décembre 2027 s’échange désormais au-dessus de 86 dollars, contre seulement 75 début septembre. Si le niveau reste largement inférieur aux cours spot actuels, la normalisation semble compromise. Voyons pourquoi.

D’abord, la reprise des exportations reste fragile. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les producteurs du Golfe ont exporté 13,9 millions de barils de brut par jour en septembre, soit plus des trois quarts de leurs volumes d’avant-guerre. Et Ormuz est davantage emprunté (près de 10 Mb/j récemment, soit les deux tiers de la normale). Mais le détroit n’est pas redevenu sûr pour autant. Les attaques contre les navires marchands se multiplient et les voies de contournement sont elles aussi menacées: l’arrêt temporaire de l’oléoduc saoudien Est-Ouest en septembre l’a rappelé. La menace de plus en plus pressante des Houthis autour de la mer Rouge ajoute un point de vulnérabilité. Tout cela justifie une vraie prime de risque sur le cours du baril.

L’AIE prévoit un recul de 2,6 millions de barils par jour de la consommation mondiale en 2026. Cette contraction est loin d’être négligeable, mais elle ne suffit pas encore à résorber le déficit d’approvisionnement attendu jusqu’à la fin de l’année.

Même s’il est moins en vue pour les acteurs financiers, le marché physique est en souffrance. Depuis début octobre, le Dated Brent, référence des cargaisons livrables à brève échéance, s’échange à 126 dollars en moyenne. Le fret renchérit aussi le pétrole livré aux raffineries. Selon ING, le coût du transport d’un baril de Ras Tanura, en Arabie saoudite, à Rotterdam a dépassé 35 dollars en septembre, contre environ 2 dollars en 2025. Si les flux s’améliorent, l’approvisionnement reste difficile.

Une différence importante avec le printemps se trouve dans les stocks, qui ont fortement diminué. Le marché avait abordé le conflit avec les réserves accumulées pendant une année 2025 excédentaire. Selon l’AIE, les stocks mondiaux observés ont depuis diminué de 509 millions de barils entre fin février et fin septembre, pour chuter à environ 7,7 milliards. Les réserves stratégiques américaines ont dégringolé bien plus vite, tombant de 415 à 283 millions de barils entre fin février et début octobre. La tendance est préoccupante. Elle pourrait encore accroître la volatilité dans un avenir proche.

Jusqu’ici, la baisse de la demande a constitué un vrai amortisseur. L’AIE prévoit un recul de 2,6 millions de barils par jour de la consommation mondiale en 2026. Cette contraction est loin d’être négligeable, mais elle ne suffit pas encore à résorber le déficit d’approvisionnement attendu jusqu’à la fin de l’année. D’autant qu’un point doit être surveillé de près. La Chine importe de nouveau: près de 9 Mb/j en septembre, contre 7,1 en juin. Ses achats restent bien inférieurs aux 11,6 Mb/j moyens de 2025 mais la reprise ne peut pas être négligée.

Reste l’inconnue politique. Un revirement de Donald Trump pourrait rapidement faire baisser les cours, mais les élections de mi-mandat ne garantissent pas une désescalade, loin s’en faut. Au contraire, l’enlisement du conflit peut rendre un retrait plus difficile à assumer. C’est le piège des coûts irrécupérables: poursuivre une stratégie pour justifier ce qu’elle a déjà coûté, plutôt qu’en fonction de ce qu’elle peut encore apporter. Faute d’issue politique, l’ajustement du marché risque de continuer à reposer sur les prélèvements dans des stocks amaigris et sur une consommation freinée, mais pas atone non plus. Peut-être assez pour contenir une véritable flambée mais certainement pas assez pour donner de l’air au marché.

L’histoire récente rappelle d’ailleurs qu’un choc géopolitique peut aussi amener les prix sur un plateau élevé plutôt qu’occasionner une envolée passagère. Entre 2011 et 2013, sur fond de guerre en Libye et de tensions avec l’Iran, le Brent s’était maintenu autour de 110 dollars en moyenne pendant trois ans. 

Ainsi, il existe encore des freins à une envolée du baril de pétrole vers les 150-200 dollars, même s’ils sont de moins en moins puissants. Le véritable risque commence toutefois à être intégré dans le prix du contrat à terme de décembre 2027: celui d'un pétrole qui ne redescendrait pas aussi vite qu'espéré. Après le «higher for longer» des taux d’intérêt, les marchés pourraient devoir s’habituer à un pétrole plus cher, plus longtemps.

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