Il y a les investisseurs qui voient dans les statistiques saisonnières une feuille de route, et ceux qui n’y voient qu’une coïncidence répétée. Entre les deux, une réalité demeure: depuis plus de sept décennies, septembre reste le mois le moins favorable de l’année pour les actions américaines. Mais en 2026, le débat dépasse la saisonnalité: taux longs élevés, dette américaine supérieure à 40’000 milliards de dollars, pétrole sous tension et anticipations bénéficiaires ambitieuses rendent la rentrée particulièrement sensible. Septembre sera donc moins un test de calendrier qu’un test de confiance.
Depuis 1950, le S&P 500 a généré un rendement annualisé proche de 11,6%, dividendes réinvestis, confirmant l’extraordinaire capacité des actions américaines à créer de la richesse. Pourtant, septembre constitue une anomalie persistante: l’indice y a perdu en moyenne environ 0,7% et n’a terminé le mois dans le vert que dans 44% des cas. C’est le seul mois affichant historiquement un rendement moyen négatif sur cette période.
Cette statistique ne signifie évidemment pas que septembre doit systématiquement baisser. Elle correspond néanmoins à une période particulière: après l’été, les volumes remontent, les investisseurs institutionnels rééquilibrent leurs portefeuilles, prennent parfois leurs bénéfices et préparent le dernier trimestre. Les excès de valorisation, de concentration ou de positionnement deviennent alors plus visibles.
L’effet de septembre résulte probablement d’une combinaison de facteurs: comportements des investisseurs, arbitrages fiscaux, rééquilibrages institutionnels et retour de la liquidité. Mais cette année, une variable supplémentaire domine: les obligations. Lorsque les taux longs augmentent, les investisseurs disposent d’une alternative plus rémunératrice aux actions et les multiples de valorisation doivent être recalibrés.
Septembre pourrait donc être davantage un mois de rotation qu’un mois de baisse généralisée.
Le Treasury à dix ans évolue encore autour de 4,70%, tandis que le trente ans reste supérieur à 5%. Le risque n’est donc pas simplement que septembre respecte sa mauvaise réputation, mais qu’il devienne le moment où les investisseurs réévaluent simultanément le prix des actions, celui de la dette publique et le coût de financement de la révolution de l’intelligence artificielle.
Les dix dernières années confirment d’ailleurs la fragilité particulière de septembre. Les marchés sont devenus beaucoup plus sensibles aux taux, à l’inflation et aux banques centrales, tandis que le poids des grandes valeurs technologiques a considérablement augmenté. Le Nasdaq est particulièrement exposé: une partie importante de sa valorisation repose sur des bénéfices futurs, dont la valeur diminue lorsque les rendements obligataires augmentent.
Cette sensibilité est renforcée en 2026 par les investissements gigantesques consacrés aux data centers, aux réseaux électriques, aux semi-conducteurs et aux infrastructures d’IA. Le marché ne remet pas nécessairement en question la révolution technologique; il commence plutôt à s’interroger sur son financement, sa monétisation et son retour sur capital. Les besoins de financement des entreprises technologiques explosent précisément au moment où Washington doit lui-même absorber des émissions massives de dette.
Septembre pourrait donc être davantage un mois de rotation qu’un mois de baisse généralisée. Les entreprises rentables, peu endettées, disposant d’un pouvoir de fixation des prix et d’une bonne visibilité bénéficiaire devraient mieux résister que celles dont la valorisation dépend essentiellement d’une croissance très éloignée.
Tous les signaux ne sont cependant pas négatifs. Les spreads de crédit américains restent faibles et le consensus BEst anticipe toujours une croissance du bénéfice par action de 28,4% à douze mois, puis de 11,8% et 11,3% sur les deux années suivantes. Ce sont des garde-fous importants, même s’ils n’empêchent pas une correction ponctuelle.
Le calendrier de septembre sera particulièrement chargé, entre emploi, inflation et réunions de la BCE, de la Fed, de la Banque d’Angleterre, de la Banque du Japon et de la BNS. Les banques centrales doivent désormais arbitrer entre ralentissement économique, inflation susceptible d’être ravivée par l’énergie et hausse des taux longs qu’elles ne contrôlent pas entièrement.
La Fed sera au centre de cette équation. La question essentielle sera de comprendre pourquoi les taux longs restent élevés: croissance trop forte, inflation persistante ou prime de risque budgétaire exigée pour financer Washington? La réponse déterminera également la trajectoire du dollar, de l’or, de l’immobilier et des actions de croissance.
Il serait donc dangereux de bâtir une stratégie sur la seule réputation de septembre. La saisonnalité est un élément de contexte, pas une prédiction. Mais lorsqu’elle rencontre des taux longs élevés, des valorisations ambitieuses, un pétrole sous tension et une dette record, elle mérite davantage d’attention. En 2026, septembre sera surtout un mois de vérité: si les rendements se stabilisent, l’effet septembre pourrait rester un simple bruit statistique; dans le cas contraire, il pourrait devenir le catalyseur d’une correction.