Depuis le début du conflit avec l’Iran, le prix du pétrole est resté élevé. Certes, le baril de brut était revenu autour de 70 dollars fin juin, alors qu’un espoir de sortie de crise semblait se dessiner mais l’accalmie aura été de courte durée. L’Iran a rapidement compris que le talon d’Achille des Etats-Unis et, plus largement, de l’économie mondiale résidait dans le contrôle du détroit d’Ormuz. A quelques semaines des élections de mi-mandat, Donald Trump doit donc désormais composer avec un prix de l’essence fermement installé au-dessus de 4 dollars le gallon, contre un peu moins de 3 dollars en début d’année. Mais le véritable problème se trouve ailleurs. En effet, le diesel est passé d’environ 3,50 dollars le gallon en janvier à près de 6,50 dollars fin septembre.
Que s’est-il passé? Traditionnellement, le diesel se négociait seulement 50 à 70 cents plus cher que l’essence alors que l’écart atteint désormais près de 2 dollars, cette envolée s’expliquant par l’explosion des coûts de raffinage. Le diesel, tout comme le jet fuel, est un produit raffiné à partir du pétrole. Or, l’offre de produits raffinés est aujourd’hui particulièrement contrainte. Les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite disposent d’importantes capacités de raffinage, mais le conflit avec l’Iran a perturbé à la fois certaines capacités de production et les flux d’importation et d’exportation dans la région. La Russie constitue également un acteur majeur du marché. Mais les sanctions imposées depuis 2022, combinées aux dommages causés par les frappes de drones ukrainiens sur plusieurs raffineries russes, ont réduit sa capacité à approvisionner les marchés internationaux en diesel et en jet fuel.
Et les Etats-Unis? Leur président évoque désormais la possibilité de limiter, voire d’interdire, certaines exportations de diesel afin de préserver l’approvisionnement du marché domestique. Une telle mesure contribuerait certes à soutenir l’offre américaine, mais risquerait parallèlement de réduire encore davantage les volumes disponibles sur le marché mondial.
L’ampleur du déséquilibre apparaît clairement dans le ARA diesel crack spread, c’est-à-dire l’écart entre le prix du diesel et celui du pétrole brut sur le marché d’Amsterdam, Rotterdam et Anvers , d’où l’acronyme ARA. Ce spread constitue, en simplifiant, une approximation de la marge de raffinage. Il est passé de moins de 20 dollars en début d’année à près de 100 dollars en septembre, très largement au-dessus du pic d’environ 60 dollars atteint en 2022 après le déclenchement de la guerre en Ukraine.
Peut-on dès lors considérer que le pire est derrière nous et que le prix du diesel pourrait enfin refluer? Le niveau extrême du diesel crack spread suggère qu’une détente des prix est possible dans les prochains mois mais il serait prématuré d’espérer un retour rapide aux niveaux du début de l’année. Pour cela, plusieurs conditions devraient être réunies: une accalmie sur le front ukrainien, ou à minima l’arrêt des attaques contre les infrastructures énergétiques, un accord entre Washington et Téhéran sur le détroit d’Ormuz, une baisse des tensions dans le détroit de Bab el-Mandeb et, aussi un hiver relativement clément, alors que les stocks de pétrole, de gaz et de produits raffinés restent faibles. Autrement dit, le retour à la situation du début de l’année nécessiterait presque un alignement des planètes.
Il est donc probable que nous devions encore composer quelque temps avec des prix élevés pour les produits raffinés, qu’il s’agisse du diesel ou du jet fuel. Or ces produits sont essentiels au transport routier, maritime et aérien. Une période prolongée de prix élevés pourrait donc finir par se transmettre plus largement à l’économie et alimenter les pressions inflationnistes. Pour les banques centrales, c’est une nouvelle donne. Elles doivent désormais composer avec une inflation susceptible de mettre davantage de temps à revenir vers leur cible, alors que la croissance reste soutenue par le cycle d’investissement massif dans l’intelligence artificielle. Dans ce contexte, le risque d’une politique monétaire moins accommodante, voire d’un nouveau resserrement des taux directeurs aux Etats-Unis et en Europe, ne peut être écarté. La Suisse, elle, semble pour l’instant relativement immunisée grâce à une inflation toujours maîtrisée. Mais jusqu’à quand?