Pétrole à 100 dollars: l’Europe et la Suisse à risque?

John Plassard, Cité Gestion

2 minutes de lecture

Une hausse durable du brut se traduit plus rapidement par une hausse des coûts pour les entreprises et par une baisse du pouvoir d’achat pour les ménages.

 

La remontée du pétrole au-dessus de 100 dollars le baril remet au centre du jeu une question essentielle pour les marchés: s’agit-il d’un simple épisode de tension géopolitique ou du début d’un véritable choc énergétique pour l’économie mondiale? L’histoire économique montre qu’au-delà d’un certain seuil, la hausse du prix de l’énergie ne reste jamais cantonnée au seul marché pétrolier. Elle finit toujours par toucher l’inflation, la croissance et les politiques monétaires. Dans ce contexte, l’Europe apparaît comme l’une des zones les plus exposées, tandis que la Suisse, mieux protégée sur certains plans, ne peut pas totalement échapper à un tel choc.

La vulnérabilité européenne s’explique d’abord par sa dépendance énergétique. L’Union européenne importe environ 95% du pétrole qu’elle consomme et plus de 80% de son gaz. Cela signifie qu’une hausse du prix du baril agit immédiatement comme un transfert de richesse vers les pays producteurs. Contrairement aux Etats-Unis, devenus exportateurs nets d’énergie grâce au pétrole et au gaz de schiste, l’Europe ne bénéficie pas d’un amortisseur domestique équivalent. Une hausse durable du brut se traduit donc plus rapidement par une hausse des coûts pour les entreprises et par une baisse du pouvoir d’achat pour les ménages.

Tous les pays européens ne sont toutefois pas exposés avec la même intensité. Les économies les plus vulnérables sont celles qui combinent forte dépendance énergétique et structure productive énergivore. Chypre et Malte figurent parmi les cas les plus extrêmes, avec une dépendance énergétique supérieure à 90%. La Grèce et l’Irlande restent également très exposées car leur consommation repose encore largement sur le pétrole et le gaz.

Parmi les grandes économies de la zone euro, l’Italie apparaît comme l’une des plus sensibles. Plus de 90% de l’énergie qu’elle consomme est importée, et le gaz représente environ 35% de son mix énergétique. L’Allemagne demeure elle aussi vulnérable en raison du poids de son industrie, qui représente près de 23% du PIB. Lorsque l’énergie devient plus chère, l’industrie lourde, les transports ou la chimie voient immédiatement leurs coûts de production augmenter. L’Espagne est légèrement mieux positionnée grâce à ses infrastructures de gaz naturel liquéfié qui lui permettent de diversifier davantage ses approvisionnements. La France apparaît relativement mieux protégée grâce au nucléaire, qui représente près de 70% de sa production d’électricité.

La Suisse occupe une position intermédiaire. Elle importe environ 70% de l’énergie qu’elle consomme, mais son mix énergétique est plus diversifié que celui de nombreux voisins. L’hydroélectricité représente environ 60% de la production d’électricité et le nucléaire près de 30%. Cette structure limite fortement la dépendance aux combustibles fossiles pour la production électrique. En revanche, le pétrole reste central dans les transports et représente encore environ 35% de la consommation énergétique totale du pays.

Cela signifie que la hausse des prix du pétrole se transmet principalement par les carburants et les coûts logistiques. Une augmentation de 10 dollars du baril se traduit généralement par une hausse d’environ 5 à 7 centimes par litre à la pompe en Suisse. Si la hausse dure, elle finit par peser sur les coûts de transport, sur certaines entreprises et sur les ménages.

L’autre canal de transmission majeur reste l’inflation. Dans les économies avancées, l’énergie représente environ 6 à 8% de l’indice des prix à la consommation. La hausse du pétrole se reflète rapidement dans les carburants, puis progressivement dans les coûts de production et les prix de nombreux biens et services.

Pour la croissance européenne, l’impact peut être significatif. Les économistes estiment généralement qu’une hausse durable de 10 dollars du baril réduit la croissance européenne d’environ 0,2 point de PIB. Si le pétrole restait durablement au-dessus de 100 dollars, l’effet pourrait devenir visible en quelques trimestres. La consommation des ménages, qui représente plus de la moitié du PIB de la zone euro, serait directement touchée.

Au final, un pétrole durablement au-dessus de 100 dollars représenterait avant tout un défi pour l’Europe, beaucoup plus dépendante des importations d’énergie que les Etats-Unis. Les pays dont le mix énergétique reste dominé par le pétrole et le gaz seraient les plus vulnérables. La Suisse dispose d’un meilleur amortisseur grâce à son hydroélectricité et à son nucléaire, mais elle ne peut pas se considérer comme totalement protégée. Son économie ouverte reste dépendante de la conjoncture européenne et mondiale. Le principal risque serait donc moins un choc purement pétrolier qu’un ralentissement économique plus large provoqué par une énergie durablement chère.

A lire aussi...