Nvidia, l’arbre qui cache la forêt

Vincent Juvyns, ING

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Les grands gagnants de la prochaine phase pourraient tout autant se trouver dans les réseaux électriques, les infrastructures énergétiques, les centres de données ou les équipements industriels.

©Keystone

 

Les excellents résultats de Nvidia publiés cette semaine ont une nouvelle fois rappelé pourquoi l'intelligence artificielle reste le thème préféré des marchés. Malgré une capitalisation boursière qui dépasse désormais celle de la plupart des places financières mondiales, le leader des puces destinées à l'IA continue d'afficher une croissance spectaculaire et de dépasser les attentes des investisseurs.

La régularité avec laquelle Nvidia surprend positivement depuis plusieurs années confirme que l'intelligence artificielle n'est pas une mode passagère. L'augmentation constante des dépenses d'investissement des hyperscalers suggère même que nous ne sommes encore qu'au début d'un cycle qui pourrait s'étendre sur de nombreuses années et soutenir bien plus largement l'économie mondiale.

Derrière chaque nouveau modèle d'IA se cache une infrastructure gigantesque. Les centres de données sont devenus les véritables usines de l'économie numérique.

Les grandes révolutions technologiques ont rarement profité uniquement aux entreprises qui symbolisaient leur émergence. Lors de la construction du réseau ferroviaire au XIXe siècle, les gagnants n'ont pas été uniquement les compagnies ferroviaires. Il a fallu produire de l'acier, construire des ponts, développer des infrastructures et financer l'ensemble de l'écosystème. Internet a suivi une trajectoire similaire, bénéficiant bien au-delà des seuls géants de la technologie.

L'intelligence artificielle semble aujourd'hui emprunter le même chemin.

L'attention reste naturellement concentrée sur les semi-conducteurs. Les serveurs, processeurs graphiques et mémoires spécialisées représentent désormais près de 70% des dépenses consacrées aux infrastructures de l'IA, contre environ 50% il y a seulement quelques années. Les modèles deviennent plus complexes, plus autonomes et surtout beaucoup plus gourmands en puissance de calcul. Nvidia conserve pour l'instant une position dominante, tandis que TSMC et les fabricants de mémoires à haute bande passante profitent pleinement de cette dynamique.

Mais réduire l'investissement dans l'intelligence artificielle à quelques fabricants de puces serait réducteur.

Derrière chaque nouveau modèle d'IA se cache une infrastructure gigantesque. Les centres de données sont devenus les véritables usines de l'économie numérique. Selon Bloomberg Intelligence, les dépenses mondiales dans les data centers pourraient passer d'environ 600 milliards de dollars en 2025 à près de 1000 milliards dès 2027.

Les hyperscalers américains, Microsoft, Amazon, Google et Meta, se livrent une véritable course à la puissance de calcul. Mais un nouvel écosystème émerge également. Des acteurs spécialisés, parfois qualifiés de «neoclouds», développent des modèles centrés sur la location de capacités informatiques dédiées à l'IA.

Plus largement, la véritable contrainte de l'IA pourrait bientôt ne plus être la capacité de calcul mais l'énergie.

Les centres de données consomment des quantités considérables d'électricité. Aux Etats-Unis, ils pourraient représenter jusqu'à 14% de la demande électrique à l'horizon 2030, contre moins de 5% aujourd'hui. En Europe, leur consommation pourrait pratiquement doubler d'ici la fin de la décennie pour atteindre près de 6% de la demande totale.

Cette évolution ouvre des perspectives pour des secteurs rarement associés à l'intelligence artificielle. Producteurs d'électricité, opérateurs de réseaux, spécialistes du stockage énergétique ou fabricants d'équipements électriques pourraient devenir des bénéficiaires indirects majeurs de cette révolution technologique. Des groupes comme Engie, Iberdrola ou RWE apparaissent bien positionnés pour répondre à cette hausse structurelle de la demande.

L'IA n'est donc pas seulement une révolution numérique. Elle devient aussi une infrastructure physique. Selon Bloomberg Intelligence, le pipeline mondial de projets de centres de données dépasse désormais 2500 milliards de dollars. Derrière chaque nouveau campus se trouvent des bâtiments, des câbles, des transformateurs, des systèmes de refroidissement et des milliers d'heures d'ingénierie. Des groupes comme Siemens, ABB ou Eaton pourraient ainsi bénéficier de l'intensification électrique de l'économie tout autant que certaines entreprises technologiques.

Les marchés ont raison de continuer à scruter chaque publication de Nvidia. Mais Nvidia n'est peut-être que l'arbre qui cache la forêt. Les grands gagnants de la prochaine phase pourraient tout autant se trouver dans les réseaux électriques, les infrastructures énergétiques, les centres de données ou les équipements industriels. Comme souvent dans l'histoire économique, ceux qui fournissent les pelles et les pioches profitent parfois davantage de la ruée vers l'or que les chercheurs d'or eux-mêmes.

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