L'après-midterms: la politique budgétaire sur le front

Jack Janasiewicz, Natixis Investment Managers Solutions

4 minutes de lecture

Pour les investisseurs, l’intelligence artificielle et le développement des centres de données qui l’accompagne pourraient constituer l’enjeu sectoriel le plus important.

Les élections de mi-mandat ont donné lieu à une vague démocrate plus forte que ne l’anticipaient les marchés et d’une ampleur nettement supérieure à celle d’un vote sanction classique à mi-mandat. Les démocrates ont remporté environ 255 à 258 sièges à la Chambre des représentants et quelque 55 sièges au Sénat, selon l’issue des scrutins encore indécis, avec des victoires notables dans des bastions républicains tels que le Texas, le Kansas et la Caroline du Sud. Le Texas a élu son premier sénateur démocrate depuis 38 ans et son premier gouverneur démocrate depuis 36 ans, tandis que le Kansas a élu son premier sénateur démocrate depuis 94 ans. Ces résultats rappellent d’autres grandes vagues électorales de mi-mandat, en particulier celle de 2006, lorsque les démocrates avaient pris le contrôle des deux chambres durant le second mandat de George W. Bush.

Les conséquences à court terme

Malgré l’ampleur de leur victoire, les démocrates n’atteignent ni les 60 voix au Sénat nécessaires pour surmonter une obstruction parlementaire, ni la majorité des deux tiers requise pour passer outre un veto présidentiel. Cela limite fortement la capacité du Congrès à remanier les politiques fiscales, commerciales, énergétiques ou technologiques. Le scénario le plus probable est donc un renforcement du contrôle parlementaire, moins de réformes législatives majeures, des bras de fer budgétaires et un recours accru aux pouvoirs de l’exécutif.

La politique budgétaire devrait devenir le principal terrain d’affrontement à Washington. Le Congrès peut difficilement imposer des lois à la Maison-Blanche, mais les démocrates peuvent utiliser comme levier les textes dont l’adoption est indispensable au fonctionnement de l’Etat. Le financement des administrations fédérales doit être prolongé, tandis que le plafond de la dette devrait nécessiter une intervention d’ici à l’automne prochain. Il faut s’attendre à ce que les démocrates utilisent ces échéances pour obtenir des concessions, qui pourraient porter sur une limitation du conflit avec l’Iran, des baisses ciblées des droits de douane, l’annulation de coupes budgétaires et un élargissement des prestations de santé.

Dans l’immédiat, le Congrès actuel doit achever ses travaux avant les fêtes de fin d’année. Sans accord, le financement des administrations fédérales prendra fin et la loi d’autorisation de la défense nationale (National Defense Authorization Act, NDAA) arrivera à expiration. De nombreux élus sortants pourraient ne pas souhaiter revenir à Washington, et les tensions postélectorales risquent de faire échouer ces deux dossiers. Pour compliquer encore la situation, la majorité républicaine au Sénat se réduira en décembre, lorsque le sénateur démocrate élu Sherrod Brown prendra ses fonctions de manière anticipée, après avoir remporté une élection partielle pour un siège jusqu’alors occupé par nomination. Il existe un risque réel que ni le financement des administrations ni la NDAA ne soient adoptés, mais les pressions seront également fortes pour régler ces dossiers avant janvier.

Quelles conséquences pour les investisseurs?

Pour les investisseurs, l’intelligence artificielle et le développement des centres de données qui l’accompagne pourraient constituer l’enjeu sectoriel le plus important. La politique en matière d’IA n’est pas dictée par le Congrès, mais par les gouverneurs et les assemblées législatives des Etats. L’adoption d’une législation fédérale sur l’IA et les centres de données reste difficile: des restrictions significatives nécessiteraient toujours un soutien bipartisan au Sénat et devraient pouvoir résister à un veto présidentiel.

La situation est toutefois différente à l’échelle des Etats. Les démocrates ont remporté des postes de gouverneur dans plusieurs Etats qui constituent des marchés importants pour les centres de données, et de nombreux candidats démocrates ont explicitement fait campagne en faveur d’un durcissement de la réglementation. Parmi les mesures évoquées figurent des moratoires temporaires sur la construction, la suppression ou la réduction des incitations fiscales, des exigences plus strictes en matière de consommation d’eau, un durcissement des règles relatives à l’électricité et aux réseaux, l’obligation pour les exploitants de financer les coûts d’infrastructure, un renforcement des compétences locales en matière de délivrance des autorisations, ainsi que des exigences relatives aux conditions de travail et aux répercussions sur les communautés locales.

Selon les estimations, les Etats susceptibles de durcir leurs restrictions représenteraient environ 45% des capacités de centres de données prévues aux Etats-Unis, dont quelque 25% pour le seul Texas. Le poste de gouverneur du Texas concentre donc immédiatement l’attention: la gouverneure élue Gina Hinojosa avait fait campagne pour un moratoire sur la construction de nouveaux centres de données, dans l’attente de l’adoption d’un nouveau cadre régissant l’électricité, l’eau, les coûts d’infrastructure et les effets sur les communautés locales.

L’essentiel sera de distinguer un simple report d’un abandon des projets. D’autres Etats peuvent les accueillir, une réglementation est plus probable qu’un arrêt permanent du développement, et les moratoires pourraient finalement être relativement brefs. La demande pourrait simplement se déplacer du Texas vers d’autres Etats disposant d’abondantes ressources électriques, sans interrompre le cycle global d’investissement dans l’IA. Seule la répartition des gagnants et des perdants changerait.

Le renforcement du contrôle parlementaire devrait devenir une épine dans le pied des républicains. Là où les démocrates ne peuvent pas légiférer, ils peuvent enquêter. Les commissions de la Chambre des représentants comme celles du Sénat devraient ainsi multiplier les enquêtes visant l’administration et les grandes entreprises américaines. Les secteurs de l’industrie, des technologies de l’information et de la santé sont particulièrement exposés.

Il s’agit d’un risque de marché très différent de ceux liés à la fiscalité ou à la réglementation. Si les auditions parlementaires ne modifient généralement pas du jour au lendemain les fondamentaux économiques d’un secteur, elles peuvent provoquer de la volatilité au gré de l’actualité, retarder des opérations, mettre au jour des pratiques internes, placer les dirigeants dans des situations politiquement délicates, entraîner un contrôle réglementaire accru et modifier la perception des investisseurs à l’égard des risques de gouvernance et de politique publique. Les primes de risque politique propres à chaque entreprise devraient très certainement augmenter.

La poursuite de la guerre avec l’Iran

Concernant l’Iran, le nouveau Congrès pourrait contester le financement du conflit ou utiliser les négociations budgétaires pour pousser l’administration à la désescalade. La Maison-Blanche conserve toutefois des pouvoirs étendus en matière de politique étrangère, ce qui limite la capacité du Congrès à imposer un changement immédiat.

Et les droits de douane? Le partage du pouvoir entre les deux partis ne permet pas aux démocrates de simplement abolir le dispositif tarifaire. Les droits de douane peuvent cependant devenir une monnaie d’échange lors des négociations sur le financement des administrations et le plafond de la dette, et devraient figurer parmi les priorités démocrates.

Les implications pour les démocrates

Le paysage politique a indéniablement changé. Même s’il est encore trop tôt pour en juger, cette élection pourrait redessiner durablement les coalitions électorales des deux partis. La percée démocrate dans des Etats du Sud traditionnellement républicains est particulièrement notable, tandis que les victoires de démocrates modérés dans des circonscriptions à tendance républicaine pourraient recentrer le groupe démocrate à la Chambre. A l’inverse, les défaites républicaines parmi les élus modérés pourraient rendre leur groupe à la Chambre plus conservateur.

Nous restons prudents avant d’interpréter ces résultats comme un mandat sans équivoque en faveur des démocrates. Ils pourraient simplement traduire un vote sanction contre le président Trump, plutôt qu’une large adhésion au programme démocrate. Quoi qu’il en soit, le prochain cycle électoral démarrera très bientôt, avec de possibles déclarations de candidature à la présidentielle dès février.

L’impact sur les marchés

L’issue du scrutin ne nous paraît pas particulièrement défavorable aux marchés. Le blocage institutionnel écarte certains risques extrêmes liés à la législation, la saisonnalité historique après les élections de mi-mandat est favorable, et le scrutin lève une incertitude qui pesait sur les investisseurs. La hausse pourrait désormais s’étendre à un plus grand nombre de segments du marché, même si plusieurs risques importants se profilent: le financement des administrations fédérales, le plafond de la dette, les négociations sur les dépenses, les droits de douane et l’Iran.

Le Congrès devrait multiplier les injonctions à comparaître, les affrontements budgétaires, les épisodes médiatiques autour du plafond de la dette et les confrontations avec l’exécutif. Ces événements peuvent certes entraîner des baisses de marché, mais ils pourraient surtout peser sur le sentiment des investisseurs, sans nécessairement modifier le cycle économique sous-jacent.

A lire aussi...