La Grande-Bretagne et sa stratégie commerciale perdante

Ngaire Woods, Université d'Oxford

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Le gouvernement a lancé le plan qui doit faire du pays une superpuissance exportatrice. Objectif ambitieux, sinon totalement fantaisiste.

 

Étant donné l’escalade de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, rien n’est plus urgent, pour les pays du monde entier, que de renforcer les relations commerciales établies et de préserver les chaînes d’approvisionnement existantes. Le Royaume-Uni, qui entre désormais dans la phase finale des négociations de son retrait de l’Union européenne – une initiative qui bouleversera ses relations avec son tout premier partenaire commercial – fait manifestement exception à la règle. Non seulement le pays deviendra bientôt un exportateur de moindre importance, mais une puissance qui comptera moins.

Plusieurs points sont en effet incontournables pour qui prétend au statut de superpuissance exportatrice. Le premier est de s’accorder sur des procédures commerciales claires et pérennes avec les autres pays, de sorte que les entreprises puissent produire ensemble, de part et d’autre des frontières, des biens et des services. C’est ce que fait la Chine avec ses extraordinaires investissements d’infrastructures et les nouveaux liens transfrontaliers qu’elle établit en Eurasie et au-delà. C’est ce que firent les pays européens en créant, après de nombreuses décennies d’efforts, un marché unique en expansion.

Les chaînes de valeurs globales influent
sur ce que les gouvernements peuvent faire ou ne pas faire.

Ces réalisations s’expliquent par la structure des échanges: les trois quarts du commerce international concernent les moyens de production des produits finis, en bout de chaîne. Les chaînes de valeurs globales influent sur ce que les gouvernements peuvent faire ou ne pas faire. Lorsque l’administration du président des États-Unis Donald Trump impose à la Chine une hausse de ses barrières douanières, elle augmente le coût des produits importés dont les petites entreprises ont absolument besoin pour continuer à fonctionner.

Ainsi les dispositions du gouvernement de Sa Majesté vont-elles désorganiser les chaînes d’approvisionnement dont dépendent les entreprises britanniques. Pour ne prendre qu’un seul exemple, le vilebrequin du moteur d’une Mini BMW traverse trois fois la Manche avant que le montage de la voiture ne soit achevé, ce qui signifie que le moindre retard au passage de la frontière anéantira la rentabilité de cette chaîne d’approvisionnement.

Pas plus que sa stratégie de sortie de l’Union, le nouveau plan du gouvernement pour les exportations n’apporte aux entreprises britanniques la clarté qui leur serait nécessaire. La moitié des exportations britanniques ont pour destination l’UE, mais de nombreuses entreprises du Royaume se demandent désormais si elles pourront à l’avenir continuer de produire en collaboration avec leurs partenaires de l’UE.

Deuxième point incontournable d’une bonne stratégie d’exportation au XXIe siècle: l’importance accordée aux services, lesquels n’ont guère été abordés dans les négociations du gouvernement avec l’UE. Le secteur des services représente 79% du PIB britannique et fournit à l’économie du Royaume 80% de ses emplois, qu’on peut comparer aux 10% de l’industrie manufacturière. Les services furent les premiers à se redresser après la crise financière de 2008, et à partir de la fin 2017, les exportations de services du Royaume-Uni représentaient environ le double de ses importations dans le secteur.

Il est souvent beaucoup plus compliqué
d’exporter des services que des biens.

L’absence de vision du gouvernement sur la question des services pourrait être lourde de conséquences. Il est souvent beaucoup plus compliqué d’exporter des services que des biens. Pour qu’un pays puisse exporter les services de ses juristes, de ses médecins, de ses ingénieurs, de ses comptables ou de ses enseignants, les autres pays doivent reconnaître leurs qualifications professionnelles et s’y fier, partager en somme un même régime de règles. C’est la raison pour laquelle les exportations de services ont tendance à augmenter à mesure que progresse l’intégration économique et juridique régionale. L’exemple le plus achevé d’une telle intégration demeure bien sûr l’Union européenne.

Dans le cas du Royaume-Uni, environ 40% des exportations de services s’effectuent en direction de l’UE, 21% partent vers les États-Unis, le reste rejoignant l’Asie, les pays européens n’appartenant pas à l’UE, l’Amérique latine, l’Afrique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, certaines îles de l’Asie du Sud-Est et le Pacifique Sud. Ces faits établis ne perturbent nullement la rhétorique des Brexiters sur la renaissance du Commonwealth et la création d’une nouvelle Grande-Bretagne globale. Si les services du Royaume perdent leur accès au marché unique, la compétitivité de son principal secteur d’activité – et avec elle 80% des emplois britanniques – sera mise en péril.

S’il existe effectivement des marchés d’exportations pour les services au-delà de l’UE, les précédentes tentatives de les ouvrir ont généralement échoué. La stratégie commerciale du Royaume-Uni devrait donc chercher avant tout à se doter des instruments qui lui permettront de remporter des parts plus importantes sur ces marchés. Cela signifie qu’il doit faire mieux que ses rivaux. Or l’essentiel de ses exportations de services concerne ce que les spécialistes des échanges nomment les «services des professions intellectuelles, scientifiques et techniques»; il ne pourra donc se passer de former, d’attirer et de retenir les meilleurs experts mondiaux.

La dureté de la politique d’immigration et le spectre menaçant
du Brexit dissuadent les travailleurs intellectuels étrangers.

Mais pour en être capables, les universités et les laboratoires de recherche britanniques doivent se maintenir ou se hisser à la taille d’institutions de niveau mondial, susceptibles de débaucher les experts des autres pays, et notamment ceux de l’UE. Car c’est dans celle-ci – et au premier chef en France et en Allemagne – que se trouveront leurs principaux concurrents. Et avec 2300 milliards de dollars, la part de l’UE dans l’exportation mondiale des services est de loin la plus importante.

Malheureusement, sur ce front, la stratégie du gouvernement est cruellement inexistante. La dureté de la politique d’immigration et le spectre menaçant du Brexit dissuadent les travailleurs intellectuels étrangers. Si le Royaume-Uni souhaite vraiment devenir une superpuissance exportatrice, il doit se montrer accueillant envers les immigrants et faire en sorte que ses procédures d’immigration soient plus souples que celles de ses rivaux.

La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine peut se traduire par une mince ouverture sur les marchés chinois des services, qui offriraient aux exportateurs de nouvelles opportunités, mais celles-ci pourraient aussi leur fermer des marchés existants. Aux États-Unis, par exemple, Goldman Sachs conseille aux investisseurs de placer leur argent dans des entreprises orientées vers le marché intérieur, le temps que se calme la tempête de la guerre économique.

En lançant sa nouvelle stratégie commerciale, le ministre du Commerce extérieur Liam Fox affirmait qu’un accroissement des exportations augmenterait la résilience économique de la Grande-Bretagne et lui apporterait des emplois plus qualifiés et mieux payés. Pour autant qu’on puisse en juger, le pays s’avance dans une direction opposée. En détruisant les dispositions qui fournissent aux entreprise britanniques un accès fluide au principal marché mondial des services, en se fermant à l’immigration, le Royaume-Uni s’engage sur le chemin de la précarité économique et des emplois moins qualifiés et moins payés.

Pour la Grande-Bretagne, le moment n’est pas opportun de chercher à conquérir un statut de superpuissance exportatrice. Elle peut quitter l’UE, ou chercher à accroître ses exportations. Elle ne peut faire les deux.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

Copyright: Project Syndicate, 2018.

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