Un nombre croissant de médias occidentaux, de groupes de réflexion et d’analystes financiers remettent en question le fait que les institutions financières multilatérales africaines, telles que la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), devraient conserver leur statut de «créancier privilégié». Non seulement ces critiques sont mal fondées, mais elles risquent d’éroder l’autonomie financière croissante de l’Afrique et de compromettre sa capacité à tracer une voie économique indépendante.
Le statut de créancier privilégié accorde aux prêteurs multilatéraux – notamment la Banque européenne d’investissement, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale – une priorité dans le remboursement de la dette, lorsqu’un emprunteur souverain rencontre des difficultés financières, et protège les prêts qu’ils accordent de toute restructuration de la dette. En fournissant un pare-feu financier aux institutions de développement, il garantit la confiance du marché, essentielle au fonctionnement à long terme de ces prêteurs.
Il ne s’agit pas d’un privilège discrétionnaire, mais d’un principe codifié. Parce qu’il réduit les coûts d’emprunt, facilitant ainsi la fourniture de financements abordables aux pays en difficulté, le statut de créancier privilégié est indispensable.
Lorsque l’Afrique a créé ses propres banques multilatérales de développement (BMD), telles que l’Afreximbank et la Banque africaine de développement, elle s’est assurée qu’elles jouiraient de tous les droits et immunités nécessaires à la protection de leurs opérations et de leur autonomie, y compris le statut de créancier privilégié. À cette fin, les gouvernements africains ont ancré les dispositions pertinentes dans les systèmes juridiques nationaux et les traités internationaux. Il s’agit là d’une puissante démonstration de la capacité d’action de la part d’un continent qui a toujours été laissé pour compte par le système financier mondial.
Les gouvernements africains ont même trouvé le moyen de capitaliser eux-mêmes leurs banques multilatérales de développement, malgré leurs contraintes financières. Des modèles de gouvernance hybrides soigneusement conçus leur ont permis de faire appel à des investisseurs privés, sans compromettre leur mission de développement. Aujourd’hui, cependant, certains critiques tentent d’utiliser l’ingéniosité de l’Afrique contre elle, en affirmant que les véritables BMD – qui peuvent prétendre au statut de créancier privilégié – ne peuvent pas inclure d’actionnaires privés.
D’autres affirment que les institutions africaines ne peuvent pas fonctionner comme des banques de développement parce qu’elles sont confrontées à des taux d’intérêt élevés sur les marchés des capitaux. Cela renforce toutefois les arguments en faveur de la création par l’Afrique de ses propres banques multilatérales de développement. Le coût élevé du capital auquel sont confrontés les emprunteurs africains – qu’il s’agisse de banques ou d’Etats souverains – ne reflète pas les fondamentaux économiques, mais plutôt des préjugés profondément ancrés, aggravés par l’approche procyclique des agences de notation, qui conduit à des déclassements précisément au moment où les emprunteurs sont les plus vulnérables.
Les banques multilatérales de développement africaines, en revanche, offrent des financements anticycliques, canalisent les fonds vers les secteurs productifs et réinvestissent les bénéfices dans des subventions et des financements concessionnels. Afreximbank a récemment élargi son guichet de financement concessionnel de 1 à 5 milliards de dollars, grâce à l’augmentation des contributions des actionnaires.
Si ces institutions devaient perdre leur statut de créancier privilégié, leur capacité à fournir des financements essentiels au développement à long terme serait gravement compromise, notamment parce qu’elles devraient participer à des restructurations de dettes souveraines. Bien que cela puisse sembler de la solidarité, la réalité est que cela déplace le fardeau de l’allègement de la dette sur les BMD africaines, un groupe d’actionnaires africains étant effectivement forcé de subventionner les engagements des autres, tandis que les institutions mondiales se cachent derrière leur propre statut de créancier privilégié.
Les agences internationales de notation du crédit rendent ce scénario plus probable. Fitch a récemment abaissé la note de défaut de l’émetteur à long terme d’Afreximbank à BBB – et Moody’s l’a fait passer de Baa1 à Baa2. Les gouvernements déjà aux prises avec des taux d’intérêt parmi les plus élevés au monde supporteront probablement la charge de l’augmentation des coûts d’emprunt.
Bien que ces changements de notation soient présentés comme des décisions fondées sur le risque, les méthodologies utilisées posent problème. Par exemple, Fitch a pénalisé Afreximbank pour des pratiques comptables conformes aux normes internationales d’information financière. Elle a également émis des doutes quant à l’applicabilité du statut de créancier privilégié de la banque, augmentant ainsi la probabilité de créer une prophétie auto-réalisatrice.
Soutenue par le mécanisme africain d’évaluation par les pairs, Afreximbank a rapidement réaffirmé que son statut de créancier privilégié n’était pas négociable. L’obliger à participer à des accords de restructuration de la dette, a-t-elle fait remarquer, «serait incompatible avec (son) traité d’établissement».
Plus généralement, l’érosion du statut de créancier privilégié d’une institution africaine enverrait le signal qu’aucune institution africaine n’est fiable: leur légitimité serait constamment réévaluée par des acteurs extérieurs en fonction de normes importées. Cela saperait la capacité de l’Afrique à construire une architecture financière capable de soutenir son propre programme de transformation structurelle à long terme.
On pourrait penser que ceux qui contestent le statut de créancier privilégié des BMD africaines ne comprennent pas les enjeux. C’est cependant sans doute faire preuve d’une trop grande charité. En fait, ces acteurs semblent chercher activement à déstabiliser ces institutions et à forcer l’Afrique à continuer d’opérer dans un système mondial où elle est toujours un demandeur, jamais un planificateur. Ils veulent que le développement de l’Afrique soit façonné non pas par les institutions régionales qui se sont engagées à investir en elle, mais plutôt par les institutions internationales qui n’apparaissent qu’en cas de crise, offrant des conditions onéreuses qui ne tiennent pas compte des besoins du continent.
Plutôt que de permettre à ces acteurs de réduire à néant des décennies d’efforts pour construire un système financier répondant aux priorités africaines, les gouvernements du continent doivent exprimer leur soutien sans équivoque à ces institutions. Les BMD africaines tirent leur force de leur contexte. Leur survie est une question d’intérêt continental. Les défendre, ainsi que leur statut de créancier privilégié, est un impératif politique. Une réponse fragmentée enhardira les critiques. Le silence sera interprété comme une capitulation. Une défense unifiée et fondée sur des principes de la souveraineté financière de l’Afrique est la seule voie à suivre.
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