L’Europe signe, les Etats-Unis encaissent

Patrick Zweifel, Pictet Asset Management

3 minutes de lecture

Des engagements européens irréalistes pour éviter une guerre commerciale… que les Américains perdent quand même.

L’Union européenne est l’un des derniers de neuf partenaires visés par les menaces tarifaires américaines à signer un accord commercial avec Washington. Après le Japon, le Royaume-Uni, les Philippines, l’Indonésie et le Vietnam, c’est donc à Bruxelles de formaliser un traité censé éviter un tarif douanier de 30%, en acceptant… un tarif de 15%. L’accord est calqué sur le modèle japonais : une baisse du tarif sur l’automobile de 25% à 15%, un plafonnement sur le secteur pharmaceutique, et une liste d’achats et d’investissements promis aux Etats-Unis.

Selon les termes du deal, l’UE s’engage à acheter 750 milliards de dollars de produits énergétiques américains, dont du gaz naturel liquéfié, à investir 600 milliards dans l’économie américaine (principalement via le secteur privé), et à passer commande pour des centaines de milliards d’équipements militaires made in USA. De leur côté, les Américains conservent un tarif général de 15%, maintiennent des taxes de 50% sur l’acier et l’aluminium, et n’ouvrent aucun accès préférentiel à leurs marchés publics ou à leurs services.

Difficile de trouver un seul négociateur qui verrait autre chose qu’un rapport de force parfaitement asymétrique. Les États-Unis ressortent vainqueurs de ce bras de fer, l’Europe perdante.

La première impression est brutale: l’Europe s’est couchée. Là où la Chine avait utilisé son monopole sur les terres rares pour retourner la négociation, l’UE, elle, a reculé sans contrepartie tangible. Et pourtant, les Européens disposaient eux aussi de leviers. La dépendance américaine vis-à-vis des biens intermédiaires européens est bien plus importante que l’inverse. Quant au déficit commercial, souvent cité par Trump, il est à géométrie variable: si les Etats-Unis sont déficitaires dans les échanges de biens, ils affichent en revanche un excédent massif dans les services (près de 140 milliards en 2024), une asymétrie qu’aucun accord ne prend en compte. Rien n’obligeait l’Europe à accepter un accord qui ignore la moitié de la réalité.

Mais l’Europe a une faiblesse: sa sécurité dépend des Etats-Unis. L’OTAN est son talon d’Achille. Et Trump, fidèle à lui-même, n’aurait pas hésité à menacer un retrait militaire si Bruxelles avait tenté une riposte à la chinoise. L’issue du traité ne reflète donc pas uniquement un rapport de force économique, mais une dépendance géopolitique profonde.


 


La deuxième impression concerne les engagements européens : des chiffres astronomiques, et probablement fantasmés. L’importation annuelle de 250 milliards de dollars d’énergie américaine? Totalement irréaliste. Même en achetant l’intégralité des exportations américaines de gaz liquéfié et de pétrole (180 milliards en 2024), l’Europe n’approcherait pas ce seuil. Quant aux 600 milliards d’investissements promis d’ici la fin du mandat de Trump, ils recouvrent en grande partie des flux déjà existants: en 2024, les investissements directs européens aux États-Unis atteignaient déjà 175 milliards. Le traité ne fait souvent que formaliser des tendances en cours, en les habillant d’une rhétorique transactionnelle.

Il serait tentant de conclure que l’Europe, malgré les apparences, s’en sort mieux qu’il n’y paraît. Certes, l’impact macroéconomique du tarif de 15% est réel: selon nos estimations, il devrait amputer le PIB européen de 0,3 à 0,4 point. Mais faute de mesures de rétorsion, le choc inflationniste est évité, devenant même désinflationniste avec l’afflux plus que probable de biens que le reste du monde n’écoulera plus aux Etats-Unis. La BCE peut donc facilement accommoder un ralentissement, mais mieux encore, elle n’en aura pas besoin, car les plans budgétaires allemands et européens lancés au même moment dépassent en ampleur l’effet récessif des tarifs. L’UE perd, mais elle peut réagir.

Le vrai risque pour l’Europe est politique. Son apparente division et faiblesse durant la négociation ne doit en aucun cas se répéter dans l’exécution des plans budgétaires annoncés. Elle doit garder cet élan d’investissement, né dans les premières semaines de l’administration Trump, qui l’avait poussée à s’assumer et à se distancier des Etats-Unis. Si les plans budgétaires ne sont pas pleinement exécutés, le traité marquera un double échec.

Mais la plus grande victime de cette guerre commerciale reste paradoxalement… les Etats-Unis. A force de signer des traités déséquilibrés, Trump s’offre un choc stagflationniste: les droits de douane effectifs dépassent désormais les 16%, contre 2,4% à fin 2024. Résultat attendu: +2 points d’inflation en rythme annuel, –1,4% de croissance, soit 3 à 4 fois plus de perte que pour l’UE.

 


La compétitivité des entreprises américaines se détériore à mesure que les composants, machines et matières premières importés deviennent plus chers. Les hausses de prix ne se sont pas encore matérialisées dans les statistiques, mais c’est un décalage lié aux stocks accumulés au premier trimestre. Elles devraient devenir bien plus visibles au second semestre, contraignant la Fed à différer sa baisse de taux, alors même que l’économie ralentit.

Et pour quoi? Pour une illusion de souveraineté industrielle, une communication musclée, et un déficit commercial… encore aggravé. En exigeant des investissements étrangers massifs tout en augmentant les barrières douanières, Trump s’assure d’augmenter le déficit courant, qu’il prétend vouloir réduire. Ce n’est pas une opinion, c’est de la comptabilité de base : plus de capital entrant conduit à un déficit commercial accru.

Le principe d’un tarif douanier est simple: il agit comme une taxe sur ses propres consommateurs. Et comme l’écrivait Ricardo il y a deux siècles, chaque pays a intérêt à se spécialiser dans sa production la plus efficiente, à l’opposé du protectionnisme. Aucun pays n’a jamais gagné une guerre commerciale. Mais certains la perdent plus vite que d’autres… et ce n’est pas l’Union européenne.

A lire aussi...