L’Europe a besoin d’un stablecoin adossé à l’euro

Lucrezia Reichlin, London Business School

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La BCE a pour projet d’étendre le rôle de l’euro numérique dans les paiements de gros, en reliant son système comptable central aux systèmes de paiement de gros du futur.

 

L’Europe place de grands espoirs dans son «euro numérique» actuellement en préparation. L’argent liquide a longtemps constitué le point d’ancrage par excellence des dépôts bancaires – qui correspondent à des créances directes sur la banque centrale – et sous-tendu ainsi la confiance dans l’ensemble du système financier. À l’ère du numérique, à mesure que diminue rapidement la part des espèces dans les transactions commerciales même les plus modestes, la Banque centrale européenne espère voir l’euro numérique remplir ce rôle.

Les ambitions autour de l’euro numérique ne s’arrêtent pas là. L’Europe espère également voir cette monnaie renforcer son autonomie stratégique, au sein d’un monde dans lequel le dollar américain constitue la principale monnaie de réserve internationale, et dans lequel les systèmes de paiement internationaux et nationaux sont dominés par des sociétés privées américaines, telles que Visa, Mastercard et PayPal. Selon cette vision, l’euro numérique permettrait de préserver le rôle international de l’euro, et soutiendrait les challengers de l’hégémonie américaine en matière de paiements. Il est toutefois peu probable que l’euro numérique réponde à lui seul à ces attentes.

L’euro numérique est en effet conçu comme un complément à l’argent liquide, pas comme une alternative aux dépôts bancaires, qui constituent l’immense majorité de la masse monétaire. À l’instar de l’argent liquide, les euros numériques seraient distribués par les banques commerciales, mais remboursables par la banque centrale. Comme les espèces, les euros numériques auraient cours légal, et pourraient ainsi être dépensés pour des achats en ligne ou en magasin (à l’aide d’un smartphone), ainsi que pour envoyer de l’argent à quelqu’un rapidement et efficacement. Enfin, comme l’argent liquide, ces euros numériques ne produiraient aucun rendement. Il est prévu que les portefeuilles numériques soient plafonnés à 3'000 €, et qu’ils puissent être rechargés librement.

À mesure que les citoyens détiendront de moins en moins d’argent liquide, on peut imaginer qu’ils se consoleront à l’idée de pouvoir facilement convertir des dépôts bancaires en euros numériques fonctionnant presque exactement comme de l’argent liquide. Seulement voilà, tel qu’il est envisagé, l’euro numérique sera inutile pour les transactions des entreprises, et ne jouera probablement qu’un rôle limité dans la gestion des liquidités ou les paiements de gros. Or, ce sont ces transactions, pas les paiements au détail, qui feront la différence dans le renforcement de l’autonomie stratégique de l’Europe, notamment en matière de paiements.

La BCE a pour projet d’étendre le rôle de l’euro numérique dans les paiements de gros, en reliant son système comptable central aux systèmes de paiement de gros du futur, qui reposeront probablement sur la technologie des registres distribués (DLT). Dans cette perspective, deux programmes ont été annoncés. Le programme Pontes est une initiative à court terme, axée sur la création d’une passerelle entre les plateformes DLT privées et le système comptable centralisé existant de la BCE, TARGET Services. Plus ambitieux, le programme Appia vise à créer un écosystème financier intégré «d’avenir», basé sur la DLT.

Ces initiatives permettront à la BCE d’agir en tant que contrepartie principale pour une multitude d’échanges, notamment pour les transactions interbancaires sur le marché monétaire, dans un monde au sein duquel les banques et d’autres acteurs du marché ont adopté la DLT. Néanmoins, dans la mesure où ils ne feront pour l’essentiel que rendre l’utilisation d’euros pour des transactions de gros aussi rapide et efficace que le recours au dollar américain ou à d’autres monnaies, Pontes et Appia n’entraîneront probablement pas d’augmentation significative de la part de l’euro dans les transactions internationales ou les réserves de change.

Une autre possibilité est en revanche susceptible de changer la donne: les stablecoins (des actifs numériques adossés à des monnaies fiduciaires traditionnelles ou à des matières premières). Tandis que l’euro numérique est censé fonctionner comme de l’argent liquide, les stablecoins pourraient constituer une véritable alternative aux dépôts. Bien que le programme Appia n’engage pas la BCE à créer un stablecoin adossé à l’euro, il créera l’infrastructure propice au développement de stablecoins, et, à condition de réglementations favorables, ces stablecoins pourraient allier la rapidité et l’efficacité des paiements numériques avec la sécurité des dépôts bancaires.

Les législations récemment adoptées des deux côtés de l’Atlantique s’orientent dans cette direction. La loi GENIUS (Guiding and Establishing National Innovation for US Stablecoins) aux Etats-Unis et le règlement MiCA relatif aux marchés des cryptoactifs en Europe imposent que les institutions émettrices détiennent suffisamment d’actifs de qualité, hautement liquides, pour sous-tendre pleinement les stablecoins. Cette exigence n’est toutefois pas suffisante, dans la mesure où la valeur des actifs sous-jacents est susceptible de chuter en cas de crise, avec pour conséquence une ruée sur les stablecoins, comparable à une panique autour des dépôts bancaires, mais cette fois-ci sans banque centrale capable d’agir en tant que prêteur de dernier recours.

Jusqu’à présent, ni la BCE, ni la Réserve fédérale américaine n’ont exprimé leur intention d’assumer ce rôle. Le président américain Donald Trump s’est toutefois engagé à soutenir le développement du secteur des cryptomonnaies, et semble considérer les émetteurs de stablecoins comme une importante source de future demande de bons du Trésor américain, ce qui suggère que l’administration Trump pourrait prendre toutes les mesures réglementaires nécessaires pour permettre aux stablecoins de prospérer, y compris en garantissant la fourniture par la Fed d’un soutien en liquidités aux émetteurs.

Si la Fed franchit ce cap, et que la BCE s’y refuse, les stablecoins adossés au dollar américain éclipseront leurs équivalents rattachés à l’euro, ce qui renforcera encore davantage la domination du billet vert. En plus de limiter l’autonomie de l’UE en matière de paiements, ainsi que le développement de son marché de capitaux, une telle situation pourrait rendre la BCE dépendante des liquidités de la Fed en cas de crise, ce qui mettrait à mal l’indépendance du bloc sur le plan de la politique monétaire, tout en faisant augmenter pour l’UE le coût du capital.

Certes, la garantie d’un soutien en liquidités de la BCE aux émetteurs de stablecoins impliquerait un changement radical du paysage financier et des paiements de la zone euro. Dans un contexte technologique et géopolitique en pleine mutation, la BCE pourrait toutefois ne pas avoir le choix.

 

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