L’économie suisse gardera le cap en 2022

Yves Hulmann

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Si le variant Omicron risque de freiner la reprise en début d’année, une croissance du PIB helvétique de l’ordre de 3% reste à portée d’atteinte, selon les conjoncturistes.


© Keystone

Fin novembre, l’identification du nouveau variant Omicron a jeté un coup de froid sur les anticipations de croissance pour l’économie suisse en 2022, qui avaient été jusque-là généralement très optimistes. Le premier choc passé, les économistes et conjoncturistes ont certes parfois légèrement revu à la baisse leurs prévisions pour 2022, ou ils les ont reformulées du moins de manière plus prudente. Pour autant, à la mi-décembre, la plupart des estimations de croissance du produit intérieur brut (PIB) suisse publiées pour la nouvelle année avoisinaient toujours les 3%.

BAK  et CREA jouent la carte de la prudence

Parmi les plus prudents, les économistes du centre de recherche économique bâlois BAK n’ont pas hésité à revoir de moitié leur prévision de croissance pour la Suisse en 2022, qui pourrait même tomber à 1,3% au lieu de 3% hors effet Omicron. Toutefois, un tel scénario n’est envisagé que si de nouvelles mesures de confinement aussi fortes qu’en 2021 étaient mis en place, à même de peser sur la croissance privée, et si l’industrie continue à être confrontée à d’importantes perturbations en matière d’approvisionnement. A Lausanne, l’institut CREA table aussi sur un ralentissement de du rythme de la reprise en raison des nouveaux variant. Après avoir enregistré une hausse de 3,6% en 2021, le produit intérieur brut (PIB) helvétique ne devrait encore augmenter que de 2,3% en 2022, puis de 1,6% en 2023.

Du côté du KOF, le centre de recherches conjoncturelles zurichois a certes aussi révisé à la baisse, le 16 décembre, ses attentes de croissance pour l’économie suisse en 2022, à 2,9%, comparé à une hausse de 3,6% encore anticipée en octobre dernier. Malgré tout, cette prévision reste très proche de celle présentée par la Banque nationale suisse (BNS) le même jour. L’institut d’émission prévoit en efeft une croissance du PIB «d’environ 3%» pour 2022. Pour l’année qui vient de s’achever, le KOF s’est en revanche montré presque plus optimiste avec une estimation de croissance du PIB, corrigée des événements sportifs, de 3,4% pour 2021 (3,2% anticipée auparavant).

L'inflation devrait rester très inférieure aux niveaux observés dans la zone euro où elle a frôlé les 5% en novembre.

Pour l’année qui débute, la Banque cantonale de Zurich (Zürcher Kantonalbank) anticipe également une croissance solide de l’économie suisse, qui restera largement supérieure à sa moyenne à long terme située à 1,6%. Selon la ZKB, la croissance de l’économie suisse devrait atteindre 3% en 2022, avant de décélérer à 1,7% en 2023.

Inflation: retour à la normale attendu dès 2023

Quant à l’inflation, elle devrait rester très inférieure aux niveaux observés dans la zone euro où elle a frôlé les 5% en novembre. Malgré la récente hausse des prix à la consommation, qui a atteint un pic de 1,5% en novembre en Suisse, le taux d’inflation en Suisse devrait se maintenir cette année «au milieu de la fourchette de 0 à 2% visée par la Banque nationale suisse (BNS)». Pratiquement, la ZKB n’anticipe en moyenne qu’une accélération momentanée de l’inflation à 1% en 2022, avant que celle-ci ne décélère à 0,4% en 2023. Dans ses prévisions publiées à la mi-décembre, la BNS prévoyait aussi une accélération du renchérissement à 1% en 2022, suivi d’un repli à 0,6% en 2023. La Suisse «fait actuellement figure d’exception, au regard tant de la croissance économique que de l’inflation, résume David Marmet, économiste en chef pour la Suisse à la ZKB.

L’arrivée du variant Omicron ne pourrait-elle pas de freiner l’élan de la reprise observée tout au long de 2021? Pour l’économiste en chef de la ZKB, on ne peut certes pas exclure un ralentissement momentané de la croissance en début d’année. Pour autant, il ne faut pas exagérer l’impact de chaque résurgence de la pandémie sur l’évolution de l’économie dans son ensemble. «Les gens et les entreprises ont appris à mettre en place certaines mesures pour ralentir la propagation du virus sans que l’économie n’en souffre trop. C’est pourquoi, nous restons confiant que l’économie helvétique parviendra à croître d’environ 3% en 2022», observe-t-il.

La parité euro-franc n’est qu’une question de temps…

Hormis la résurgence de la pandémie cet automne, la nette appréciation du franc face à l’euro en seconde moitié d’année risque-t-elle de freiner la reprise de l’économie helvétique, en pénalisant ses secteurs tournés vers les exportations? A ce sujet, la ZKB anticipe plutôt un affaiblissement du franc face à monnaie européenne: s’échangeant à 1,04 franc par euro à la mi-décembre, la devise helvétique devrait légèrement s’affaiblir à 1,07 franc en mars, puis à 1,08 franc par euro en fin d’année. Aux yeux de la ZKB, le franc restera certes «structurellement une monnaie forte sur fond de nouvelle reprise économique et de hausse tendancielle de taux d’intérêt mais il sera moins recherché», anticipe l’établissement. En cas de situation d’instabilité sur les marchés, le franc suisse pourrait-il atteindre la parité face à l’euro? «La parité euro-franc n’est pas notre scénario de base», juge David Marmet.

Il ne faut pas sous-estimer la capacité d’intervention de la BNS dès lors que celle-ci jugerait l’appréciation du franc comme étant trop forte.

Les experts d’EFG International ont un autre avis sur la question: «Ce n’est qu’une question de temps jusqu’à ce que la parité euro-franc soit atteinte, tout comme cela a été le cas entre le franc et le dollar il y a déjà longtemps», met en perspective GianLuigi Mandruzzato, senior économiste chez EFG Asset Management, lors d’une visio-conférence sur les perspectives pour 2022 à la mi-décembre. Selon lui, il suffit d’une faible différence d’inflation entre deux zones économiques pour que cela se traduise, sur la durée, par une appréciation de la monnaie du pays où le renchérissement est le plus faible. Si l’on tient compte de l’évolution du différentiel d’inflation d’après les prix à la production, l’écart s’est encore creusé en 2021 entre la Suisse (où ce différentiel a atteint 3,3% en novembre, sur un an) et la zone euro (où il était de 21,9% en octobre sur un an) et par rapport au dollar (13,9% en comparaison annuelle). Cela implique que le taux de change d’équilibre estimé entre le franc suisse et un panier d’autres monnaies (euro, dollar) a augmenté «substantiellement», observait EFG International dans une note publiée au lendemain de la réunion de la BNS. Le creusement de cet écart suggère que le franc suisse va certainement continuer de s’apprécier et que la parité avec l’euro n’est donc plus qu’une question de temps, selon EFG International.

…mais la BNS veille au grain

Dans l’immédiat, il ne faut pas sous-estimer la capacité d’intervention de la BNS dès lors que celle-ci jugerait l’appréciation du franc comme étant trop forte. Pour Thomas Stucki, directeur des investissements (CIO) auprès de la Banque cantonale de Saint-Gall (SGKB), la force du franc ne peut être contrecarrée qu’en agissant par surprise: «Il serait contreproductif pour la BNS d’essayer de défendre à tout prix un seuil donné, par exemple à 1,05 franc par euro», juge-t-il. Son action doit rester imprévisible pour être efficace: «La BNS doit agir de façon à ce que chaque trader ne sache jamais, lorsqu’il va se coucher, si le franc s’échangera à 1,06 ou 1,07 le lendemain», illustre-t-il. Pour 2022, la SGKB anticipe que le cours de la devise helvétique s’échangera entre 1,03 et 1,08 franc par euro, aussi bien à fin mars qu’à fin décembre. Le billet vert devrait, lui, légèrement se raffermir en cours d’année, avec une fourchette située entre 0,90 et 0,95 franc par dollar à fin mars, puis entre 0,92 et 0,97 à fin 2022.

Le statu quo de la BNS n’empêchera pas la remontée des taux à long terme

En matière de taux d’intérêt, la ZKB n’anticipe aucun changement du taux directeur de la BNS qui sera certainement maintenu à -0,75% jusqu’en fin d’année. Pour autant, relève David Marmet, il ne faut pas perdre de vue le fait que les taux tendent déjà à remonter sur les marchés des capitaux. D’environ -0,3% à la mi-décembre, les taux d’intérêt pour les emprunts à dix ans de la Confédération devraient revenir en territoire légèrement positif, soit à 0,1%, d’ici à fin décembre 2022.

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