Investisseurs condescendants sur les actifs émergents?

François Savary, Prime Partners

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Certains indicateurs de flux et le sondage BofA Merrill Lynch suscitent des interrogations. Mais gare à l’exagération.

Après une année 2018 difficile en termes de performance absolue, les actifs émergents ont retrouvé les faveurs des investisseurs. Il est vrai que ces marchés avaient déjà connu un dernier trimestre 2018 moins chahuté que leurs homologues développés, principalement en raison de l’arrêt des flux vendeurs «massifs» qui avaient vu le jour au printemps de l’an dernier. Faut-il en conclure que l’épuisement des sorties de capitaux «spéculatifs» est à l’origine du meilleur comportement récents des obligations et des actions des pays émergents? En d’autres termes, le rebond de ces actifs serait-il attribuable avant tout à un retour à l’équilibre des flux, principalement sous l’effet de l’assèchement des mouvements de fuite hors de toute forme d’actif émergent, que les questions turques, argentine et surtout chinoise avaient alimenté en 2018?

Dans ce contexte, deux éléments récents peuvent permettre de répondre par la négative et de considérer que les mouvements haussiers observés sur les titres émergents est bien plus «large» que la seule fin des flux vendeurs. Un regain d’intérêt évident est né pour ces placements depuis quelques mois, les actions en particulier. 

Quand le consensus se met à «adorer» une classe
d’actifs, il est parfois raisonnable de «retirer ses billes».

Tout d’abord les achats d’ETF sur la bourse chinoise, par exemple, ont atteint des montants importants en ce début d’année alors que les flux sortants de 2018 avaient été massifs. Il y donc une réelle inversion de ces derniers, qui dénote une volonté d’acheter les actifs émergents.

Ensuite, il y a le sondage de Bank of America Merrill Lynch, publié de manière mensuelle, qu’il est toujours intéressant de regarder pour observer le positionnement des investisseurs institutionnels sur les marchés financiers. Dans le dernier rapport publié, un fait apparaît: les opérateurs financiers ont classé les actions des pays émergents comme leur classe d’actifs favorite. Et alors me direz-vous? Et bien, si je ne me trompe pas, il s’agit de la première fois que cela se produit dans l’histoire de ce rapport! Dès lors, ne sommes-nous pas confrontés à une forme de condescendance des investisseurs. A l’image du principe qui veut que lorsque votre chauffeur de taxi vous parle d’un investissement, il est temps de s’en séparer, quand le consensus, même institutionnel, se met à «adorer» une classe d’actifs, quelle qu’elle soit, il est parfois raisonnable de «retirer ses billes» et de réduire la voilure dans les portefeuilles. 

Alors les éléments mentionnés sont-ils à considérer comme des avertissements sans conséquence ou s’agit-il de quelque chose de plus sérieux qui nécessite de revoir son exposition en actifs émergents le plus rapidement possible, au regard d’une euphorie excessive dont ils feraient l’objet? 

La décision des banquiers centraux de surseoir à la normalisation de leur
politique monétaire est plutôt un facteur favorable pour les valeurs émergentes.

En ce qui nous concerne, nous avons fait le choix de rester sur notre surpondération en actifs émergents. Des considérations d’évaluation relative (aux autres marchés actions par exemple) ou absolue (en termes historiques) peuvent justifier ce choix. De même, notre scénario global, fondé sur l’idée que la conjoncture mondiale va trouver les ressources pour se stabiliser au cours des prochains mois, peut légitimer notre positionnement. Enfin, nos attentes d’une dépréciation de la devise américaine au cours des prochains trimestres participent également de notre décision de rester largement investis dans les titres des pays les moins développés. Cette décision s’insère bien évidemment dans le contexte général des marchés financiers, qui viennent de connaître un puissant rally depuis le 1er janvier. 

On peut débattre longuement sur le caractère temporaire ou permanent de ce mouvement, mais là n’est pas la question. Indépendamment du caractère durable de la hausse récente des marchés, les conditions fondamentales qui sous-tendent le choix de surpondérer les actions émergentes par rapport à leurs homologues développées n’ont pas pris une tournure négative au cours des dernières semaines. Au contraire, le fait que les banquiers centraux européens et américain aient décidé de surseoir, au moins pour les prochains mois, à la normalisation de leur politique monétaire est plutôt un facteur favorable pour les valeurs émergentes. Celles-ci sont moins sous la menace d’une réduction excessive de la liquidité internationale, historiquement synonyme de difficulté pour elles. 

Le rallye récent a vu les marchés développés
afficher des progressions plus marquées que celles des émergents.

En outre, un regard sur la performance des marchés actions dans leur ensemble en 2019 est intéressant; en effet, le rallye récent a vu les marchés développés, américain en particulier, afficher des progressions plus marquées que les indices de leurs confrères émergents. Dans ce contexte, ces derniers paraissent moins vulnérables si les investisseurs devaient revenir à des sentiments globalement moins positifs à l’égard des actions. 

En conclusion, même si certains indicateurs de flux et le sondage Bank of America Merrill Lynch doivent légitimement conduire à s’interroger, il ne faut pas exagérer leur portée au regard d’autres éléments plus fondamentaux. Il nous semble donc toujours que les actifs risqués des pays émergents doivent être privilégiés dans les comptes à court terme.