Il est de tradition, notamment dans les pays anglo-saxons, de jouer à se faire peur la veille de la Toussaint. L’impact sur la sphère financière se limite généralement à quelques friandises grignotées entre collègues et une citrouille ou deux décorant un bureau. Cette année, cependant, les marchés semblent avoir décidé de rejouer Halloween quelques jours plus tard. A l’issue des élections américaines de mi-mandat, qui ont vu les Démocrates reconquérir les deux chambres du Congrès, les actions américaines, en particulier les valeurs technologiques, ont connu un véritable bain de sang que n’aurait pas renié Stephen King. Jeudi 5 novembre, le Nasdaq 100 a chuté de 6,4%, sa pire séance depuis le Covid, quand l’indice SOX des semiconducteurs s’est effondré de 12,2%, enregistrant la 2e plus forte baisse de son histoire, après celle du 16 mars 2020. Les superlatifs sont nombreux pour qualifier cette séance, qui a contaminé le reste des marchés mondiaux, à commencer par ceux les plus exposés à l’écosystème IA, comme la Corée du Sud. A l’origine de ce jeu de massacre, une accumulation de peurs face auxquelles les investisseurs ont fini par capituler.
Peur sur les centres de données d’abord. La vague bleue des élections de mi-mandat a ravivé les craintes de blocages en série sur le développement de ces infrastructures indispensables à l’IA, de nombreux candidats démocrates ayant notamment fait campagne sur leur volonté de mettre en place des moratoires pour contraindre et limiter la construction de nouvelles capacités. Le sujet est particulièrement sensible au Texas. Dans cet Etat qui concentre 27% des capacités de calcul construites ou à construire aux Etats-Unis, ont été élus deux démocrates, dont Gina Hinojosa, fer de lance du parti sur le sujet des centres de données. La nouvelle gouverneure n’a pas tardé à joindre le geste à la parole : au lendemain de son élection, elle appelé à suspendre toute décision sur les terrains publics situés près du site de SpaceX à Starbase, susceptibles d’être cédés à l’entreprise d’Elon Musk. Si pour l’heure aucun moratoire à grande échelle n’a été lancé, les décisions prises au Texas pourraient donc avoir une portée nationale et influer fortement sur les marchés financiers, avec des conséquences directes : les hyperscalers et laboratoires IA pourraient se voir contraints de ralentir le rythme des investissements, entraînant du même coup une révision à la baisse des perspectives des segments dépendants de ces investissements, comme les producteurs de puces et de mémoires ou les néo-clouds, qui ont connu des progressions boursières spectaculaires ces dernières années.
Peur sur le financement de l’IA ensuite. Epine dans le pied des marchés depuis plusieurs semaines, ce sujet a connu un nouvel épisode après qu’une rumeur a agité Wall Street dans la soirée de jeudi, selon laquelle un gérant alternatif, en difficulté, se voyait forcé de vendre un bloc de prêts liés à des centres de données. Plus tard, Bloomberg révélait qu’il s’agirait d’ING, cherchant à vendre environ 500 millions de dollars de prêts liés à des centres de données, via un processus d’enchères, avec des offres attendues le 19 novembre. Si le montant est modeste à l’échelle du marché et si rien n’indique que la banque soit en difficulté sur ces prêts, il s’agit tout de même d’une opération inhabituelle, survenant en pleine défiance envers le financement des infrastructures d’IA.
Peur d’être pris dans la nasse, enfin. Face à l’accélération baissière du marché, de nombreux investisseurs, notamment particuliers, ont cherché à vendre leurs positions. Or, un nombre significatif de ces positions était détenu via des ETF à effet de levier, qui avaient connu un volume de souscription record – 15 milliards de dollars selon Bloomberg – au mois d’octobre. La vente massive en panique de ces instruments à levier a amplifié la baisse des marchés, en particulier sur les segments liés à l’IA, très détenus par les investisseurs particuliers.
Les épisodes de capitulation de marché sont effrayants par la brutalité qui les caractérise. Générés par la peur, ils ont tendance à l’amplifier mais s’avèrent régulièrement, a posteriori, être des points intéressants pour revenir sur les marchés. Il est très tôt pour savoir si tel sera le cas pour cet épisode-là, d’autant que les inquiétudes qui le sous-tendent sont légitimes. Quoi qu’il en soit, cet épisode rappelle que, pour la trajectoire des marchés comme pour les choix des allocations, l’avenir de l’IA reste de loin le déterminant principal.
Rédaction achevée le 06.11.2026