Dark web et marchés crypto: un espace qui a ses propres règles

Yves Hulmann

2 minutes de lecture

Hans Ulrik Staehr, directeur de MarketScape, estime que les entreprises sont démunies pour faire face aux menaces de l’Internet souterrain.


© Keystone

Hans Ulrik Staehr, directeur de la société danoise MarketScape et expert de longue date du «dark web», commence d’emblée par un rappel: il ne faut pas confondre, d’un côté, le «deep web», aussi appelé «web profond» en français ou web invisible, qui désigne la partie d’Internet qui n’est pas indexée par les principaux moteurs de recherche et qui inclut toutes sortes de contenus, de loin pas tous illicites. Et, de l’autre, le «dark web», qui requiert des logiciels spécifiques pour y accéder, et qui abrite toutes sortes d’activités illégales. Selon l’expert, qui s’exprimait jeudi à Fribourg dans le cadre des Swiss Cyber Security Days, les entreprises sont bien avisées de tenir compte des menaces potentielles liées au «dark web» pour plusieurs raisons.

Pas seulement des produits illicites

Contrairement à ce que beaucoup de gens supposent, le «dark web» ne permet pas uniquement d’échanger des produits étant par nature illicites mais il sert aussi fréquemment à écouler des contrefaçons ou à revendre des produits dans des pays où ils ne sont pas autorisés. Et de citer l’exemple de la plateforme AlphaBay Market, un marché en ligne fonctionnant sur le «darknet», désormais bloqué par les autorités, qui permettait de commercialiser une très large palette de produits. Sur cette sorte d’Amazon du «dark web», «il suffisait de disposer d’un portemonnaie électronique en bitcoin pour pouvoir acheter pratiquement n’importe quoi», résume-t-il.

La question des contrefaçons est particulièrement cruciale
pour des branches comme l’industrie pharmaceutique.

L’expert établit la classification suivante de ce que l’on peut acheter sur le «dark web»: la drogue, les fraudes et les contrefaçons constituent environ 25% du volume total, le marché noir quelque 15%, les menaces ou opérations de dénonciation («whistleblowing») environ 20%, tandis que les abus ou la pornographie représentent une part estimée à 10%.

La pharma est aussi très exposée

La question des contrefaçons est particulièrement cruciale pour des branches comme l’industrie pharmaceutique. La vente illégale de médicaments est particulièrement intéressante pour les personnes qui opèrent sur le «dark web» car elles s’exposent à des pénalités moins sévères si elles sont attrapées que dans le cas de trafic de drogue, par exemple, tout en réalisant des profits élevés.

Seuls les Etats disposent des moyens nécessaires

Et que peuvent faire les entreprises, par exemple celles du luxe ou de la pharma, pour se protéger contre les pertes subies en raison des contrefaçons échangées ces réseaux? Leurs moyens restent très limités, admet l’expert. Les entreprises peuvent avant tout surveiller étroitement ce qui se passe sur le «dark web» dans des domaines les concernant et identifier les utilisateurs qui y sont présents. Pour le reste, elles se heurtent à d’importantes difficultés qui limitent leur action dans ce domaine. Premièrement, il faut beaucoup de temps pour obtenir l’expertise, notamment en matière culturelle et de langage, pour agir sur le «dark web». Deuxièmement, il faut réussir à pénétrer un environnement qui sait très bien se protéger des intervenants extérieurs. Troisièmement, il faut savoir déceler les réelles transactions de celles qui relèvent du simple «bruit» visant à détourner l’attention des éventuels enquêteurs. Enfin, il est extrêmement cher de recruter les bonnes personnes disposant des compétences requises dans ce domaine. «C’est pourquoi, beaucoup d’entreprises n’ont pas envie de constituer leurs propres équipes dédiées à cette problématique», constate Hans Ulrik Staehr.

Selon lui, les gouvernements disposent, en comparaison, de beaucoup plus de moyens d’actions pour intervenir sur ce plan. Toutefois, les gouvernements ne vont réellement s’attaquer à un problème ou intervenir à l’encontre de criminels du web que si leurs agissements sont en lien avec des produits ou des activités illégales, relativise-t-il. Pas simplement parce qu’une entreprise y a subit un préjudice commercial.