WEF 2020: spectre d’une guerre froide technologique sino-US

AWP

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Experts alarmistes et grands patrons soucieux de rassurer s’opposent à Davos, alors que Washington espère un accord commercial avec Londres.

5G, puces, intelligence artificielle... Chine et Etats-Unis ont signé une trêve commerciale, mais leur rivalité technologique n’a pas désarmé, ce qui alimente le spectre d’une «guerre froide» d’un nouveau genre.

Une semaine après l’accord commercial intermédiaire entre Pékin et Washington, leur bataille technologique tous azimuts oppose cette semaine au Forum économique mondial experts alarmistes et grands patrons soucieux de rassurer.

Invité dans la station de ski suisse, Ren Zhengfei, fondateur du géant chinois des télécoms Huawei, esquive le sujet: «En profondeur, le monde s’unifie (technologiquement), tout est interconnecté (...) Un monde divisé? Je n’y crois pas», balaye-t-il.

Champion des équipements 5G, Huawei a pourtant été banni des Etats-Unis, qui pointent des risques d’espionnage par Pékin et encouragent leurs alliés européens à exclure des réseaux le groupe chinois... lequel a au contraire conquis les marchés émergents, Brésil et Inde en tête.

«Il y a une compétition pour la domination mondiale en matière numérique. Huawei en est le symbole, mais cela va beaucoup plus loin», avertit pour l’AFP Carlos Pascual, ex-diplomate américain et vice-président du cabinet IHS Markit.

Pour lui, les cyber-conflits et la bataille d’influence qui se mène au niveau mondial ouvrent la voie à «une confrontation sino-américaine majeure» dans le domaine numérique.

De fait, Pékin a adopté en 2015 l’ambitieux programme «Made in China 2025» pour doper ses technologies, parallèlement à un plan massif d’investissements d’infrastructures des «Routes de la Soie» de l’Asie à l’Afrique.

«Cela pourrait conduire beaucoup de pays en développement à se tourner vers la Chine pour construire leurs réseaux télécoms, stations-relais, centres de données et systèmes informatiques gouvernementaux», observe John Chipman, expert dirigeant l’Institut international d’études stratégiques (IISS).

Selon lui, l’expansion de firmes chinoises en Asie, Afrique et Amérique latine élargit également leur collecte de «données diversifiées» propres à nourrir leurs technologies d’intelligence artificielle.

«Rideau de fer»?

De quoi conforter la défiance des Etats-Unis, qui ont également mis l’an dernier à l’index plusieurs firmes chinoises de cybersurveillance et reconnaissance faciale.

Au-delà de la 5G, les géants chinois de l’internet Baidu, Alibaba ou Tencent, poussés par Pékin, développent des plateformes d’intelligence artificielle, de voitures autonomes ou d’objets connectés distinctes de celles élaborées dans la Silicon Valley par Google ou Amazon.

«L’inquiétude, c’est qu’il y ait deux types de système qui ne seraient pas compatibles. La technologie est un enjeu de pouvoir, une bipolarisation se met en oeuvre», indique Jacques Moulin, patron du think tank européen Idate.

«Le risque, c’est que les plaques tectoniques» des grands marchés technologiques «se fragmentent ou s’éloignent de plus en plus», abonde auprès de l’AFP Jean-Philippe Courtois, vice-président exécutif de Microsoft.

Tout en y voyant une opportunité pour le géant américain de l’informatique: «Notre rôle, c’est de prendre en charge cette complexité» en proposant aux entreprises des outils adaptés à chaque environnement réglementaire.

Microsoft comme Apple, autre fleuron américain, dépendent d’ailleurs encore largement du colossal marché chinois.

Pour autant, la Chine encadre strictement son internet local -confortant le concept de «splinternet»- et les sanctions et restrictions croissantes de part et d’autre du Pacifique ne sont pas sans évoquer le «rideau de fer économique» que redoutait, dès novembre 2018, l’ex-secrétaire d’Etat américain Henry Paulson.

Dépendance des puces

La Chine a-t-elle les moyens de ses ambitions? En 2018, l’équipementier télécoms ZTE, autre géant chinois de la 5G, a failli disparaître, incapable de se fournir en composants américains après une interdiction de l’administration Trump -finalement levée.

L’épisode, vécu comme un traumatisme, avait mis en évidence la cruelle dépendance du géant asiatique aux puces américaines: au total, la Chine importe d’ailleurs, en valeur, plus de semi-conducteurs que de pétrole.

Certes, sous pression, Huawei développe ses propres puces et son récent modèle Mate 30 Pro ne contient plus aucun composant américain, selon un cabinet japonais ayant décortiqué l’appareil.

Qualcomm, mastodonte américain des composants électroniques, pourtant plombé par les sanctions touchant Huawei, temporise: «Au pic des tensions commerciales, nos collaborations en Chine ont justement augmenté, grâce à la maturation de fabricants de smartphones comme Xiaomi ou Oppo» qui se développent à l’international, assure à l’AFP son président Cristiano Amon.

Avant d’insister: «Pour prospérer hors de Chine, il faut travailler avec les standards internationaux (...) La force des technologies mobiles a toujours été des standards universellement partagés, c’est ce qui nourrit leur croissance. Difficile de revenir dessus».

 

Washington vise un accord avec Londres cette année
Les Etats-Unis espèrent conclure «cette année» un accord commercial avec le Royaume-Uni, dans la foulée du Brexit, a indiqué jeudi à Davos le secrétaire américain au Trésor Steven Mnuchin. Le gouvernement britannique pour sa part refuse de s’engager sur un calendrier clair.
Cet accord «est une priorité absolue pour le président Trump et nous prévoyons de le conclure avec eux cette année, ce qui, nous le croyons, sera bon pour eux et pour nous», a déclaré M. Mnuchin en évoquant les Britanniques en marge du Forum économique mondial (WEF).
«Il y a moins de problèmes entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis qu’entre le Royaume-Uni et l’Union européenne (...), nos économies sont assez semblables. Toutes deux sont très lourdement orientées vers les services, avec une abondance de services financiers et il y a déjà un haut degré d’intégration et de coordination. Cela devrait donc être plus facile», a ajouté le ministre américain au Commerce Wilbur Ross, s’exprimant lors de la même conférence de presse.
Interrogé par des journalistes à Londres sur le calendrier avancé par le camp américain, un porte-parole du Premier ministre britannique Boris Johnson s’est contenté de dire que les deux pays ont dit «clairement en public qu’ils veulent un accord de libre-échange ambitieux aussi vite que possible».