Triple Effect Capital, la plateforme qui connecte les investisseurs au climat

Gérard Reber

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Pour Nathalie Bouchaib Garolle, responsable de cette initiative en Suisse, le climat s’impose comme l’un des thèmes centraux de la finance de demain.

 

Installée à Londres, Triple Effect Capital est née d’une initiative portée par Chemonics, une entreprise engagée depuis sa création dans le développement de programmes d’aide dans des domaines tels que l’éducation, la santé et le climat.

Depuis sa création en 1975, l’entreprise a mis en place des programmes d’accélération et accompagné plusieurs milliers de start-up en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Mais un défi majeur persiste encore: les ressources limitées des donateurs. Malgré un réel appétit des investisseurs, de nombreux projets ne parviennent jamais à accéder aux financements privés nécessaires à leur développement.

Consciente de cette problématique et forte de sa connaissance approfondie du terrain, de son solide réseau ainsi que de sa capacité à mesurer l’impact des projets, Chemonics a eu l’idée de créer une plateforme de «matchmaking» entre investisseurs et fonds finançant ces start-up innovantes et actives plus particulièrement dans le domaine du climat.

«L’objectif de Triple Effect Capital est de faciliter l’accès au financement pour les fonds opérant sur des marchés encore insuffisamment desservis, qu’il s’agisse de gestionnaires indépendants, de banques privées ou d’investisseurs institutionnels», explique Nathalie Bouchaib Garolle, senior advisor chez Chemonics UK et responsable des relations avec les investisseurs pour l'UE pour Triple Effect Capital. Nous avons profité de sa présence lors d’un petit-déjeuner organisé par l’association Hub+ pour parler de finance durable. Entretien.

«L’instabilité géopolitique n’a pas ralenti la transition; elle l’a accélérée.»

Votre plateforme a vu le jour peu après le retour de Donald Trump au pouvoir. Etait-ce vraiment le meilleur moment pour démarrer une initiative ayant pour objectif de convaincre des investisseurs à miser sur le climat?

Plus que jamais. Nous sommes persuadés que le climat constitue l’un des grands thèmes d’investissement de la prochaine décennie. Il ne s’agit d’ailleurs plus d’une simple conviction idéologique, mais d’une véritable réalité de marché. La transition énergétique implique une réallocation de plusieurs milliers de milliards de dollars d’investissements en capital (CAPEX). Les cleantechs qui répondent à ces enjeux évoluent sur des marchés portés par une croissance structurelle, relativement indépendante des cycles économiques.

L’instabilité géopolitique n’a pas ralenti la transition; elle l’a accélérée. Depuis 2020, les investissements dans les technologies propres du secteur de l’énergie ont augmenté de près de 300%. Se désengager des énergies fossiles n’est pas une question d’idéologie, mais une décision rationnelle d’allocation du capital. Les actifs fossiles présentent des risques réglementaires croissants ainsi qu’un coût réputationnel important. La question n’est plus d’opposer énergies fossiles et énergies renouvelables, mais de savoir qui sera le mieux placé lorsque cette réallocation s'accélérera à nouveau.

Où se trouvent les meilleures opportunités dans le domaine du capital-risque climatique?

Les plus concrètes se concentrent actuellement autour de quatre grands segments:

  • L’énergie décarbonée, incluant le solaire distribué, le stockage et l’hydrogène
  • L’efficacité industrielle, notamment la décarbonation des industries lourdes comme le ciment et l’acier
  • La mobilité, avec l’électrification et les solutions logistiques
  • Les technologies de capture et de suppression du carbone (carbon remova technologies)

Ce qui a fondamentalement changé, c’est la maturité technologique. On ne finance plus uniquement des projets expérimentaux issus de laboratoires. Aujourd’hui, les investissements se dirigent vers des modèles ayant déjà démontré une traction commerciale réelle. Le secteur est devenu plus concret, et l’analyse repose désormais davantage sur des fondamentaux économiques solides.

Que penser de la récente conférence de Santa Marta boycottée par les grands producteurs d’énergie fossiles (Chine, USA, Russie, etc.)?

Les pays présents à Santa Marta partagent un constat commun: une lassitude croissante face à leur dépendance énergétique. Cette réalité pèse désormais fortement dans les décisions et remet en question les anciens modèles ainsi que les équilibres hérités du passé. On peut ainsi interpréter cette rencontre et les décisions prises comme une réaction forte, marquant une volonté de tourner la page des énergies fossiles et d’affirmer une forme d’indépendance vis-à-vis des pays producteurs. Elle traduit l’idée qu’il existe d’autres façons de produire et de répondre aux besoins énergétiques, ailleurs et autrement.

L’intérêt des investisseurs ne s’est-il pas détourné des cleantechs en faveur de l’intelligence artificielle au cours des deux dernières années?

Pas tout à fait. Aux Etats-Unis, dans le domaine du capital-risque, et plus particulièrement dans les cleantechs, environ 29 milliards de dollars ont été investis en 2025. Il s’agit du troisième niveau le plus élevé jamais atteint, suite au premier record atteint en 2021. Après, il faut nuancer ce montant global et préciser que plus d’un quart des fonds se sont concentrés sur une poignée de transactions. Certes, cela traduit une forte concentration du capital sur quelques entreprises ayant déjà démontré une traction significative, mais aussi que la dynamique reste positive malgré les incertitudes actuelles.

«A l’échelle des prochaines décennies, une diversification vers des secteurs durables et liés à la transition énergétique n’apparaît pas seulement pertinente, mais nécessaire.»

En effet, même si certaines orientations politiques ont pu freiner ou compliquer la transition énergétique en cours, les investissements en capital-risque ne se sont pas arrêtés pour autant, comme en témoigne le plan de 100 milliards d’euros prévu dans le cadre du Clean Industrial Deal européen. Les investisseurs restent pragmatiques: ils savent qu’il n’est pas viable, à long terme, de concentrer une part trop importante des portefeuilles sur les actions américaines traditionnelles, le secteur de la défense ou les énergies fossiles. A l’échelle des prochaines décennies, une diversification vers des secteurs durables et liés à la transition énergétique n’apparaît pas seulement pertinente, mais nécessaire.

La présence de Triple Effect Capital en Suisse est-elle liée à la tentative du pays de se démarquer dans le domaine de la finance durable?

Avec près de 2000 milliards d’actifs sous gestion, la Suisse reste un acteur majeur dans le domaine du wealth management. Elle figure également parmi les plus grands marchés mondiaux en matière de fonds de pension et compte un grand nombre de gérants indépendants ne disposant pas toujours de ressources internes importantes en matière de recherche. Ces acteurs cherchent à accéder à des opportunités d’investissement de qualité, tout en s’appuyant sur une plateforme capable de garantir un certain niveau de vérification — notamment en ce qui concerne la qualification des investisseurs et le respect des obligations fiduciaires, dans un cadre réglementé.

Dans ce contexte, la Suisse constitue un emplacement stratégique pour notre initiative et notre ambition de sensibiliser cette communauté à l’importance de la diversification, à la fois sectorielle — notamment autour du climat — et géographique, en encourageant une approche d’investissement plus globale.

Dernière question, peut-être un peu plus philosophique. On parle beaucoup du climat en termes d'investissement, un élément comme un autre dont on espère finalement tirer profit. Est-ce vraiment la bonne approche pour en assurer la défense?

Comme évoqué en introduction, le climat est aujourd’hui une nécessité incontournable. Il ne s’agit plus d’un sujet que l’on peut ignorer ou relativiser. Les évolutions observées, tant dans les pays du Sud global que du Nord global, témoignent de transformations réelles et profondes. Dans ce contexte, si l’on parle souvent d’opportunités d’investissement, il est essentiel de rappeler que l’enjeu est d’abord structurel. Sans investissements massifs, les réponses actuelles resteront insuffisantes. La protection de certaines zones, à elle seule, ne permettra pas:

  • de garantir la sécurité alimentaire pour une population mondiale en croissance;
  • de générer des emplois respectueux du climat, offrant aux populations des alternatives viables et évitant qu'elles ne soient contraintes à des activités économiques néfastes pour l'environnement;
  • d’assurer un accès équitable à l’eau;
  • de financer les infrastructures nécessaires au transport des ressources et des biens;
  • ni de répondre aux impacts sanitaires liés au changement climatique.

Face à ces défis, les investissements doivent être réalisés à grande échelle. Ainsi, au-delà des opportunités financières, le climat constitue avant tout une réalité à laquelle il est impératif de répondre. Il ne suffit plus d’en débattre: des actions concrètes doivent être mises en œuvre. Et cette responsabilité ne relève pas uniquement des pouvoirs publics — elle incombe également aux acteurs privés et aux détenteurs de capitaux.

Le marché constitue donc un outil — imparfait, mais puissant. La véritable question n’est pas de savoir s’il faut impliquer les investisseurs, mais comment s’assurer qu’ils ne dévient pas de l’objectif initial. C’est précisément là que notre modèle apporte une réelle différence: nous ne nous contentons pas de mesurer les rendements financiers. Nous évaluons également l’impact concret sur le terrain, à l’aide de référentiels indépendants. Je suis profondément convaincu que le profit et l’impact ne sont pas incompatibles. Mais ils ne sont pas non plus naturellement alignés. Tout notre travail consiste précisément à veiller à ce que l’un ne se développe jamais au détriment de l’autre.

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