Swiss sustainable Awards: approche duale de la gestion durable

Nicolette de Joncaire

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Laurent Auchlin d’Anglo-Swiss Advisors et Angela de Wolff de Conser Invest sur la méthodologie utilisée pour les GFSI Swiss Sustainable Funds Awards.

Dès le 12 juin prochain, chaque année, les GFSI Swiss Sustainable Funds Awards distingueront les meilleurs acteurs de la gestion d’actifs durable en Suisse. Sous la présidence de Serge Ledermann, un jury indépendant1 sélectionne le meilleur fonds actions pour cinq catégories (Monde, Etats-Unis, Europe, Asie et pays émergents, Suisse) et le meilleur fonds obligataire pour trois catégories (Souveraines, Corporate, aggregate). Des prix sont également décernés au Best Asset Manager, au meilleur fonds Thématique et au gérant dont l’apport a été le plus marquant sur l’année (Best Thought Leader)2. Contrairement à l’approche utilisée dans la plupart des prix financiers – qui sont décernés sur inscription et par cooptation –, la méthodologie de sélection des GFSI Awards est réellement indépendante et aussi objective que faire se peut. Construite de manière duale, elle s’appuie sur l’expertise financière de Laurent Auchlin de la société de conseil Anglo-Swiss Advisors et sur la vaste expérience en matière de durabilité d’Angela de Wolff de Conser Invest. Entretien.

Vous avez adopté une approche duale, financière puis ESG. Comment procédez-vous?

Laurent Auchlin: Pour chaque catégorie, l’univers de base est défini par Anglo-Swiss Advisors sur des critères purement financiers. Sont d’abord retenus tous les fonds de la base Morningstar enregistrés en Suisse, dont le montant dépasse 30 millions de francs (15 millions pour les fonds thématiques) et dont le track record est supérieur à trois ans. Pour chaque fonds, nous calculons la performance relative à l’indice qui lui correspond ce qui nous permet de déterminer sa surperformance ou sa sous-performance. Nous mesurons ensuite la stabilité de cette performance par un calcul du ratio Upside/Downside. Les résultats nous permettent d’établir un classement de tous les fonds dans chaque catégorie. Notez bien qu’à ce stade, nous n’établissons aucune sélection mais seulement un ranking: tous les fonds de l’univers de base sont présents.  

Nous validons la cohérence entre le processus défini
et la composition effective du portefeuille.
Pourquoi raisonner en performance relative plutôt qu’en performance absolue?

L. A.: Pour pouvoir agréger dans une même catégorie des fonds dont les performances absolues ne sont pas comparables comme, par exemple, les fonds large caps et les fonds small caps sur les valeurs suisses que nous pouvons ainsi réunir dans la catégorie Swiss Equity.

Vous passez ensuite à l’examen de la durabilité des fonds. De quelle manière?

Angela de Wolff: Dans un premier temps et pour toutes les sociétés de gestion des fonds identifiés par Anglo-Swiss, nous procédons à une évaluation qualitative du processus d’investissement. Sont passés au crible le degré d’expertise de l’équipe d’investissement, son ancienneté et son engagement dans le domaine de la durabilité, le type d’approche utilisée (exclusion ou best-in-class par exemple), la rigueur de processus ainsi que son originalité. Les fonds sont ainsi notés de 1 (meilleure note) à 4 (note la plus faible) en fonction de la manière dont la société de gestion établit la durabilité. Ce premier filtre nous permet une pré-sélection que nous soumettons au jury qui, à son tour, retiens environ cinq fonds par catégorie, soit une cinquantaine au total destinés à une «mini due diligence». Suite à ce premier filtre, nous validons la cohérence entre le processus défini et la composition effective du portefeuille. Nous passons donc au crible toutes les positions via notre outil in-house: ESG Consensus. Celui-ci est basé sur l’utilisation d’une intelligence collective dans une logique de consensus de marché.

Est-il possible que, dans une catégorie donnée, aucun fonds ne passe la première étape?

A. de W.: C’est tout à fait possible et ce fut même le cas cette année. Sur la liste de 605 fonds US Equity classée par Anglo-Swiss Advisors, seules quatre sociétés de gestion répondaient à une qualification de durabilité et leurs fonds sous-performaient (le 1er était 230e sur le plan de la performance financière). Compte tenu de la pauvreté de l’échantillon, la catégorie n’a pas été retenue.

Est-ce à dire que la durabilité n’est pas encore prise au sérieux aux Etats-Unis?

L. A.: Les Etats-Unis ont pris pas mal de retard sur l’Europe. La situation s’améliore avec la demande ESG des grands fonds de pension (qui porte surtout sur des mandats de gestion et non sur des fonds d’investissement). Grâce aussi aux efforts de MSCI et de CFA. Mais cette tendance est relativement récente et comme notre pré-sélection exige un track record de 3 ans, peu de fonds US Equity remplissaient nos critères de durabilité.

La majorité des fonds analysés ont offert une complète transparence
vis-à-vis des sous-jacents investis.
En quoi consiste la «mini due diligence» appliquée aux fonds short-listés en première phase?

A. de W.: Nous procédons à une vérification de la cohérence entre la composition du portefeuille et la politique de durabilité de la société de gestion. En d’autres termes, tous les titres sous-jacents de chacun des portefeuilles sont vérifiés pour que nous puissions être assurés que les entreprises correspondantes obéissent bien à des stratégies de comportement durable. Les résultats de cette analyse sont communiqués au jury sous forme d’un rapport synthétique et illustratif du positionnement relatif de chaque fonds. Le jury a le dernier mot.

Vous arrive-t-il de découvrir des incohérences?

A. de W.: Pour Conser, la traçabilité est un élément primordial dans un fonds durable. La majorité des fonds analysés ont offert une complète transparence vis-à-vis des sous-jacents investis. Par contre, certaines sociétés de gestions ne mettaient à disposition qu’une partie de leur portefeuille, ceux-ci étaient disqualifiés d’office car ils ne remplissaient pas un des critères fondamentaux.

Au moment du jugement final, procédez-vous à d’ultimes vérifications?

A. de W.: Oui, nous vérifions que l’équipe de gestion est bien toujours en place au moment du jugement et que la structure des frais est cohérente avec les meilleures pratiques.

L’ISR ne justifie aucune sous-performance
mais ne participe pas non plus encore de la surperformance.
La totalité de votre analyse se fait sur la base de données disponibles au public. C’est suffisamment rare pour mériter d’être noté.

L. A.: A nos yeux, c’est l’unique moyen de parvenir à des conclusions entièrement objectives sur des échantillons suffisamment larges pour être réellement représentatifs de l’industrie. Nous n’adhérons ni aux approches fondées sur la pré-inscription ni sur celles basées sur la cooptation. Nous ne posons même aucune question aux sociétés gérantes des fonds sous examen. Car toute interférence est susceptible d’ouvrir un biais dans le jugement.

A. de W.: Tout gestionnaire prétendant s’inscrire dans une logique d’investissement durable doit offrir la transparence sur son processus et sur la composition de son portefeuille. Les sociétés de gestion qui n’offrent pas ces éléments prennent le risque de ne pas être retenues. C’est aussi un moyen de faire bouger l’industrie.

Compte tenu de votre approche duale, à quelles conclusions parvenez-vous sur la relation entre performance financière et ESG?

L. A.: En général, les fonds qualifiés sur le plan ESG sont répartis sur l’ensemble de la performance financière. Contrairement à ce qui a longtemps été avancé, l’ISR ne justifie aucune sous-performance mais ne participe pas non plus encore de la surperformance. Ce sera peut-être différent dans quelques années.

 

1 Le jury est composé cette année de Stéphanie de Mestral de Pury Pictet Turrettini, Suzanna Gobet de Bedrock, Frank Juliano de compenswiss (gestionnaire de l’AVS) et Jean-Christophe Van Tilborgh des Retraites Populaires.
2 Un prix du public est également décerné déterminé par sondage auprès d’un panel de gérants indépendants (ce dernier prix est complètement indépendant du jury et des méthodes d’analyse utilisés pour les autres sélections).