Le passage du Libor au Saron ne renchérira pas les coûts d'hypothèques

Yves Hulmann

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Le nouveau taux de référence aura l’avantage d’être déterminé de manière beaucoup plus fiable, souligne Robert Jeanbart de la SIX.

Le remplacement des taux Libor par de nouveaux taux interbancaires de référence avance à grands pas. Jeudi, la SIX, l’exploitant de la bourse suisse, organisait une conférence intitulée «LIBOR to SARON», consacrée à ce changement. Robert Jeanbart, Head of Financial Information chez SIX, explique pourquoi le nouveau taux interbancaire sera beaucoup plus fiable que le précédent. Entretien.

Au début de la décennie, l’affaire des manipulations des taux Libor (London Interbank Offered Rate) a fini par conduire à son remplacement par de nouveaux taux de référence, comme le Saron en Suisse, le SOFR aux Etats-Unis ou le SONIA au Royaume-Uni. Pourquoi le Saron serait-il moins manipulable que son prédécesseur?

Il est utile de rappeler les principales différences qui existent entre le Libor et les nouveaux taux de référence qui vont lui succéder. Dans le cas du Libor, le principe était de réunir entre 12 et 16 banques à qui l’on demandait chaque jour à quel taux celles-ci accepteraient-elles d’emprunter de l’argent. Une fois les réponses obtenues, on soustrayait les quatre valeurs extrêmes en haut et en bas de l’échantillon pour n’en garder que huit. Le taux était donc simplement déterminé en fonction des réponses fournies par les banques consultées. Avec le Saron, le mode de calcul du taux est totalement différent. Le Saron, qui est basé sur la plateforme déjà existante de SIX Repo, tient compte des indications fournies par 160 banques. Ainsi, alors que le Libor reposait sur les indications de huit réponses, le Saron tient compte des données fournies par quelque 160 participants.

Au fil du temps, le Libor a été employé comme un terme générique,
un peu comme «frigo» sert à désigner un réfrigérateur.
Est-on sûr que ces données reposent sur des transactions réelles?

C’est l’autre différence clé: le Saron est déterminé d’après les transactions réelles effectuées sur SIX Repo, non pas d’après des indications fournies lors d’un sondage comme cela était le cas avec le Libor. En outre, le Saron tient compte des offres fermes, ou «binding quotes», qui sont fournies par les participants. On tient ainsi compte de 100 « data points » à partir desquels on calcule une moyenne pondérée. A la différence du Libor, le Saron est ainsi basé sur les vraies pratiques du marché. Par ailleurs, SIX Repo est régulé par le Financial Market Infrastructure Act en tant que Multilateral Trading Facility (MTF) et est aussi soumis à la surveillance de SIX Exchange Regulation. En résumé, on peut donc dire que l’on passe, dans le cas du Libor, d’une simple question posée à 16 participants – pour n’en garder que huit au final – à un système qui reposera désormais sur la prise en compte de 100 données qui ont été soit traitées, soit offertes fermement.

S’agissant de la liquidité, celle-ci sera-t-elle aussi importante avec le Saron, limité à la Suisse, qu’avec le Libor qui était utilisé sur le plan international?

Il y a eu parfois une forme d’imprécision sémantique à propos du Libor. Au fil du temps, le Libor a été employé comme un terme générique, un peu comme «frigo» sert à désigner un réfrigérateur, pour décrire tout ce qui se rapportait aux taux interbancaires. Or, en réalité, il y avait plusieurs taux Libor distincts, que ce soit pour le franc, le dollar, la livre, l’euro, etc. On employait une seule étiquette – celle du Libor – mais il y avait déjà une diversité de taux différents. Aujourd'hui, le marché du Repo en francs suisses, qui est à la base de Saron, représente entre 2 et 4 milliards de francs de chiffre d'affaires quotidien pour les transactions au jour le jour («overnight»).

Quel sera le rythme d’adoption des nouveaux taux de référence? Il existe une multitude de produits financiers et d’hypothèques qui reposent toujours sur les taux Libor.

Le train est de toute façon déjà en marche, car tous les acteurs doivent se préparer au fait qu’en 2021 il n’y aura plus de support pour Libor. Le rythme d’adoption différera bien sûr en fonction du type de produits. Pour les produits financiers standards, l’adoption sera rapide car différents instruments arrivent à échéance à la fin de chaque mois. Ceux-ci seront alors remplacés par des produits reposant sur les nouveaux taux de référence. Pour les hypothèques, la phase de transition sera plus longue. Les clients devront parfois négocier des contrats de sortie. Dans certains cas, il se peut que les banques ou les clients saisissent cette occasion pour redéfinir les conditions des prêts hypothécaires. Mais, dans tous les cas, la liquidité passera peu à peu du Libor vers le Saron.

Le Saron est basé sur la plateforme de SIX Repo
qui se concentre sur des opérations sur le marché monétaire.
Les coûts des hypothèques basées sur le Saron seront-ils plus élevés qu’avec le Libor?

Je ne le pense pas. Il ne serait dans l’intérêt pour aucun établissement d’aller vers une famille qui avait conclu une hypothèque basée sur le taux Libor et de lui dire qu’elle devra bientôt payer 0,5% de plus à partir de telle ou telle date, simplement pour avoir une marge plus élevée. Il ne faut pas oublier que les banques et les autres instituts qui accordent des prêts hypothécaires évoluent dans un marché très concurrentiel. A mon sens, la seule chose qui pourrait se produire est que certaines banques réévaluent la qualité du risque du client à l’occasion de la transition du Libor vers le Saron. Ou, à l’inverse, que certains clients en profitent pour renégocier de meilleures conditions, par exemple si leur situation financière s’est améliorée entretemps.

La question de l’équivalence boursière n’a toujours pas été réglée entre la Suisse et l’Union européenne. Cette incertitude pourrait-elle remettre en question l’adoption du Saron?

Non, il s’agit de deux sujets complètement indépendants. Le Saron est basé sur la plateforme de SIX Repo qui se concentre sur des opérations sur le marché monétaire. L’équivalence boursière concerne, elle, le négoce des actions sur la plateforme de SIX Swiss Exchange. Il s’agit de deux plateformes distinctes.

Quel est en général votre avis sur les chances de parvenir à une solution à propos du dossier de l’équivalence boursière?

Il s’agit d’une question purement politique – et tout ce que je peux dire, c’est est que j’ai été toujours nul pour faire des pronostics en politique! J’espère juste que la politique parviendra à nous surprendre en bien. Actuellement, il y a trois scénarios à ce sujet: premièrement, l’équivalence serait prolongée de manière illimitée; deuxièmement, celle-ci serait prolongée limitée ; troisièmement, il n'y a pas de reconnaissance à temps et le Conseil fédéral prend la mesure éventuelle, annoncée en juin, pour protéger l'infrastructure boursière suisse. À mon avis, le premier scénario aurait la plus haute priorité.