Un livre original sur le franc suisse, c’est le pari réalisé, et réussi, de Costa Vayenas avec «The Swiss Franc 1798-2055» (2025, 189 pages). L’auteur, directeur des investissements (CIO) auprès de Genesis Investment Partners à Zurich, et chargé de cours en finance à l’Université de Zurich, est parti à la recherche de graphiques sur le franc qui ne se limite pas au court ni au moyen terme mais qui portent le plus loin possible dans l’histoire.
Son premier chapitre porte par exemple sur Napoléon et le franc suisse. Il nous conduit à travers l’histoire à une analyse à long terme du franc par rapport à d’autres monnaies, celles des voisins, de la livre sterling, du dollar et des monnaies asiatiques et se poursuit sur le lien entre le franc et la compétitivité du pays et finalement sur la monnaie quantique. Et il en déduit une présentation des raisons qui ont conduit le franc à son niveau actuel.
Il se termine par une estimation du dollar contre le franc en 2055, qui prévoit une baisse du billet vert entre 0,5 et 0,65 franc.
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L’ouvrage est destiné au grand public comme aux historiens et aux investisseurs. Costa Vayenas répond aux questions d’Allnews: |
Comment vous est venue l’idée d’un livre sur le franc suisse qui dépasse l’horizon habituel des agences financières, et de remonter aux origines en 1798?
En tant qu’analyste financier, j’ai toujours produit des graphiques, y compris sur le franc suisse. J’ai essayé de fouiller le passé lointain pour prolonger les graphiques. L’an dernier, j’ai remarqué que j’étais sans doute la seule personne ayant réalisé un graphe à très long terme sur le franc suisse. J’ai publié des «posts» sur LinkedIn sur le franc à partir de 1850, mais je me suis interrogé sur un passé encore plus lointain. J’ai alors consacré des recherches à la situation monétaire avant 1850 dans les cantons de Bâle, Genève ou Berne. Après de mûres et longues réflexions centrées sur les graphiques à très long terme, j’ai décidé d’écrire cette histoire du franc suisse et de son évolution.
«On y voit clairement l’effet positif des intérêts composés puisqu’à l’inverse l’or n’offre pas d’intérêts».
Quels sont les principaux enseignements d’une analyse du franc à partir de 1798?
Premièrement, je montre que le franc était déjà très fort au 19e siècle. J’ai été aussi surpris de constater que les mercenaires suisses employés dans les armées étrangères ne voulaient pas être payés autrement qu’avec une monnaie comportant une estampille suisse. Je pensais que l’or était l’or et l’argent et l’argent. En réalité il était important pour ces soldats de savoir qui émettait ces pièces d’or ou d’argent. La confiance dans l’émetteur était cruciale.
Le fait que la Suisse était déjà riche au 19e siècle était pour moi une autre découverte. Qui sait que le canton de Berne avait un fonds souverain? L’histoire fréquemment racontée est erronée, celle d’une Suisse qui ne serait devenue riche qu’après la Deuxième Guerre est fausse. Bien sûr, la pauvreté régnait dans certaines régions et dans certaines populations du pays, mais la Suisse comptait depuis longtemps des villes et des régions déjà prospères.
La Suisse est-elle riche à cause du franc fort ou, à l’inverse, le franc est-il fort à cause de la prospérité de son économie et la santé des institutions politiques?
Une monnaie forte résulte d’une économie prospère. La Grèce a par exemple été intégrée dans une monnaie saine, l’euro, mais elle est tombée en crise. La raison est à chercher dans ce qu’un pays peut offrir et produire, dans ses institutions et ses lois. La Suisse a été perçue comme intéressante. Elle a attiré les capitaux pour différentes raisons et il en est résulté une monnaie forte.
Il arrive aussi un moment à partir duquel cette monnaie forte devient elle-même un atout qui permet d’attirer les investissements, par exemple parce que la force du franc réduit l’inflation, donc les taux d’intérêt et le coût du capital des entreprises qui produisent en Suisse, ce qui encourage la spécialisation dans les produits innovants et de niche.
Mais la Suisse a aussi connu des périodes d’inflation, par exemple de 25% par an durant la Première Guerre mondiale, ce qui a pénalisé le franc suisse. Une période de difficultés pour un pays se répercute toujours sur sa monnaie. Donc, la causalité va du pays à l’économie puis à la monnaie.
La Suisse n’a-t-elle pas autant attiré les capitaux, par exemple les dépôts d’or, durant les conflits internationaux que pendant les phases de paix?
Le livre présente un graphique qui révèle que les réserves d’or de la Suisse n’ont pas cessé d’augmenter durant le XXe siècle, avant la Première guerre mondiale, dans l’entre-deux-guerres, pendant la Deuxième Guerre et également par la suite. La courbe montre que l’économie croît bien plus fortement en dehors des guerres, lesquelles ont le même effet qu’un confinement puisque presque tout s’arrête. Pour la Suisse, la stabilité et la croissance du Continent influencent significativement la prospérité.
Comment expliquez-vous que le franc présente une meilleure performance que l’or de 1836 à nos jours?
L’investissement en francs suisses s’est avéré très attractif. Cette surperformance du franc par rapport l’or ne se vérifie qu’à la condition de prendre en compte les intérêts sur les dépôts bancaires et le marché monétaire. On y voit clairement l’effet positif des intérêts composés puisqu’à l’inverse l’or n’offre pas d’intérêts. Je précise que que le calcul ne prend pas en compte les impôts.
Il a tout de même existé une courte période de 20 ans durant laquelle le franc a surperformé l’or même en l’absence de taux d’intérêt, donc même en le gardant «sous le matelas».
«Elle ne veut pas que le franc devienne une monnaie globale.»
Quelle est l’importance du caractère «métallique» du franc, de l’importance des réserves d’or, sachant que ces réserves sont plus élevées qu’ailleurs? Napoléon n’avait-il d’ailleurs as envahi la Suisse en partie pour cette raison?
Dès les débuts, l’élément «métallique» du franc s’est révélé très important. De façon étonnante, au départ, il n’y avait pas de franc papier mais uniquement des pièces métalliques. Les banques n’approuvaient pas la création d’une banque nationale suisse (créée en 1907) et ont effectué un travail de lobby contre cette idée. Elles ont soutenu l’idée que le franc reste «métallique». La classe politique suisse a toujours préféré une monnaie «métallique» qu’une institution politisée ainsi qu’il en ressort d’ailleurs de la Constitution suisse.
Quel est le rôle de la neutralité dans la force de la Suisse?
La neutralité contient deux aspects. Il ne suffit pas que la Suisse se dise neutre. Pour que la neutralité fonctionne, son approbation et son respect par les autres pays sont importants, y compris par exemple dans les périodes de conflits internationaux. Dans l’histoire, les voisins de la Suisse ont soutenu la neutralité suisse parce qu’ils ne voulaient pas que leurs concurrents soient favorisés par la Suisse. A l’époque de Napoléon, ni l’Autriche-Hongrie ni la Grande-Bretagne ne voulait voir Napoléon avancer en Suisse. Dans ce sens, ce sont les autres pays qui ont défendu la neutralité suisse. La Suisse en a bien sûr profité.
Mais la Suisse a souvent été mise sous pression par des voisins qui ne voulaient pas que la neutralité soit absolue et surtout pas que la neutralité ne s’exerce à leurs dépens.
Sur une longue période de plusieurs siècles, la Suisse n’a pas participé à une guerre. Cela l’a beaucoup aidé.
Avec le nouvel ordre mondial et la nouvelle politique américaine, les équilibres sont remis en cause. Sommes-nous à l’aube d’une nouvelle tendance pour le franc et la Suisse?
Non. L’histoire révèle que la Suisse a toujours noué des alliances avec ses voisins, par exemple avec la France. Elle s’est engagée par contrat à ne jamais s’en prendre à leurs intérêts. On rappellera que ce sont des gardes suisses qui ont défendu Louis XVI et Marie-Antoinette au palais des Tuileries. En réalité, la Suisse est historiquement pro-France et sous cet angle elle a été assez peu neutre. Elle a profité de cette alliance. Elle a pu commercer librement avec la France.
Avec le nouvel ordre économique mondial, la question se pose des nouvelles alliances et coopérations. L’histoire montre que la Suisse a toujours essayé de ne pas causer de problèmes à ses voisins, de coopérer afin de mieux protéger ses intérêts. Ce modèle reste vrai aujourd’hui.
Le franc doit-il être une monnaie de réserve? Qu’attendre du franc digital?
Le franc est la sixième monnaie au monde en termes de trading, selon la BRI. Mais la Suisse n’a aucune envie d’être une grande puissance. Elle ne veut pas que le franc devienne une monnaie globale. Elle ne veut pas d’une internationalisation du franc. Elle veut simplement que sa monnaie soit saine, mais elle ne veut pas en faire une monnaie de réserve. Aucune personnalité politique n’en fait la demande. Cela tient en partie au fait que le pouvoir exécutif appartient au collège du Conseil fédéral et non pas à une seule personne. Le pouvoir politique n’est pas concentré en Suisse. Cette dispersion du pouvoir empêche toute rupture radicale avec le passé.
En Suisse, le projet de franc digital est modeste et se définit comme expérimental. Il doit être suffisamment bon pour répondre aux besoins de la Suisse.
Vous effectuez aussi des estimations du cours face au dollar en 2055, entre 0,5 et 0,65 centime. Comment y parvenez-vous?
Il ne s’agit pas de pronostics, par essence très difficiles, mais d’une extrapolation basée sur les objectifs d’inflation des banques centrales (entre 0 et 2% en Suisse et 2% pour la Fed). Il en résulte un écart d’inflation de 1%. Par ailleurs, j’observe que les marchés ne croient en ce moment pas à un scénario de convergence entre la Suisse et les autres pays. Ils anticipent la poursuite d’un bonus suisse en matière de taux d’intérêt par rapport à l’euro et au dollar. Logiquement, il en résulte une hausse du franc d’ici 2055.
Vous analysez aussi le lien entre la place financière et le franc. Les capitaux internationaux se dirigent toujours en Suisse malgré la fin du secret bancaire et la fin de Credit Suisse. Est-ce que la solidité de la place financière est une condition de la fermeté du franc suisse?
Les banques ne représentent que 5% du PIB suisse. Donc 95% du PIB proviennent d’autres secteurs. Les banquiers surestiment leur rôle. Et l’histoire nous apprend que les entreprises suisses se sont toujours déplacées en Chine et ailleurs dans le monde pour vendre leurs produits alors que les banques n’ont fait le pas que des années plus tard. L’innovation n’est pas initialement le fruit des banques et le franc n’exprime pas en premier lieu la situation de la place financière.
Si UBS déplaçait son siège aux Etats-Unis, le franc en serait-il affecté?
Le déplacement du siège d’UBS aux Etats-Unis aurait l’effet d’un choc en Suisse, mais le Conseil fédéral et les autorités politiques ne permettraient jamais qu’une banque américaine détienne un réseau de succursales aussi étendu en Suisse. Les autorités exigeraient qu’UBS soit très petite en Suisse. Ainsi UBS ne serait plus UBS.
Le rapport annuel d’UBS montre aussi que ses bénéfices viennent d’abord de Suisse et non pas des Etats-Unis. Cela signifie que les capitaux placés auprès d’UBS ne se déplaceraient pas aux Etats-Unis et trouveraient refuge dans une autre banque suisse. Qu’est-ce qu’une banque si ce n’est un bâtiment avec un logo?
