Le faucon, espèce en voie de disparition!

Eric Vanraes, Banque Eric Sturdza

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Chronique des taux de la banque Eric Sturdza.

   


Siège de la BCE à Francfort. ©Keystone

Un quiproquo à Sintra

Avant le fameux FOMC de mercredi soir, nous avons eu droit, mardi matin à un petit séisme à Sintra. Mario Draghi a - paraît-il - mentionné une inflexion de la politique monétaire de la BCE. Dans la foulée, Donald Trump n’a pas manqué de fustiger cette «concurrence déloyale», mettant un peu plus la pression sur Jay Powell et ses acolytes. Les marchés de taux se sont affolés, le Bund passant de -0,25% à -0,33% dans la journée. Mais qu’a dit Super Mario? Il a simplement répété ce qu’il avait maintes fois exprimé, notamment dans les conférences de presse lors des meetings de la BCE. Si la situation l’exige, la BCE fera ce qu’il faut faire et utilisera ses outils de politique monétaire pour faire face à un environnement hostile. La seule petite différence avec le discours habituel, c’est qu’il a pointé du doigt le niveau actuel de l’inflation et a dit que si ce niveau devait perdurer, alors il faudra agir. Quoi de neuf? Rien. On sait juste que le CPI européen actuel ne convient pas et exige – si les choses restent en l’état – un ajustement de politique monétaire. Mais on le savait déjà et l’emballement médiatique a provoqué une réaction des marchés que nous estimons disproportionnée. 

«Le mouvement de marché est un peu plus compréhensible
quoique toujours injustifié à nos yeux.»

Cela dit, un doute a parcouru (très) brièvement nos esprits et en imaginant que de nombreux investisseurs ont pensé la même chose que nous, le mouvement de marché est un peu plus compréhensible quoique toujours injustifié à nos yeux. Ce scénario imaginaire est le suivant: Mario Draghi aurait peut-être utilisé un langage moins nuancé parce que les banques centrales coordonnent leurs politiques monétaires et dans ce contexte, il aurait parlé à Jerome Powell qui lui aurait confirmé que la Fed baisserait ses taux dès demain soir! Un peu «tordu» comme raisonnement mais pourquoi pas? Cette pensée nous a effleuré durant quelques minutes mardi mais, plus sérieusement, le constat est là: les marchés ne veulent pas voir les taux plus hauts. Ils se sont résignés à un scénario plus sombre qu’il y a six mois. Il ne s’agit pas forcément de récession mais plutôt d’un scénario à la japonaise avec, au menu, faible croissance, faible inflation et banque centrale hyper-interventionniste. 

La Fed donne rendez-vous le 31 juillet

La Fed va baisser ses taux fin juillet, il suffit de regarder WIRP sur Bloomberg pour s’en persuader. 72% pour une baisse de 25bp et 28% pour une baisse de 50bp (sans doute le fan club de Monsieur Bullard de la Fed de Saint-Louis qui a brisé l’unanimité mercredi dernier en votant pour une baisse immédiate). Pourtant, si cette baisse a lieu, elle aura un goût amer. Elle permettra aux investisseurs en US Treasuries de consolider leur performance et aux marchés actions de viser les sommets (le S&P 500 au-dessus de 3'000 points par exemple) mais l’impression laissée sera que la Fed n’est plus tout à fait maître du jeu et qu’elle se laisse dicter sa loi par les marchés (et accessoirement par la Maison Blanche). Rien de bien nouveau non plus mais à force de côtoyer des économistes de grande valeur (notamment à l’ISAG), nous sommes perplexes. Certes, le secteur manufacturier US est déjà en récession mais la plupart des experts que nous avons rencontrés disent la même chose: leurs tableaux de bord macroéconomiques montrent qu’il n’y a pas péril en la demeure et qu’une baisse de la Fed dans un mois (a fortiori de 50bp) est prématurée. 

«Les marchés sont ‘junkies’, la drogue
est l’argent facile et le dealer est la banque centrale.»

Force est de constater que les banques centrales «modernes» vivent sous la pression des marchés et des gouvernements et l’attitude de la Fed est compréhensible si l’on estime qu’elle ne s’est toujours pas remise du traumatisme de décembre, avec un S&P 500 à 2’346 points au lendemain de Noël. Ce comportement n’est pas nouveau et Jim Bianco l’a très bien résumé en une phrase (que nous avons mentionnée à plusieurs reprises): les marchés sont «junkies», la drogue est l’argent facile et le dealer est la banque centrale. Tant que l’on peut se financer à peu de coût, que le leverage est quasiment gratuit, les marchés poursuivront leur ascension, démontrant que, dans ces conditions, les arbres peuvent monter au ciel. Si Messieurs Powell ou Draghi remettent en cause ce cycle infernal, les dégâts pourraient être considérables. C’est la raison pour laquelle, nous avons la conviction que les faucons vont devenir de plus en plus rares et que les banques centrales vont, elles aussi, se «japoniser» ou s’«helvétiser». Elles n’ont pas trop le choix et nous devons en tenir compte dans nos prévisions de taux et nos stratégies de gestion obligataire. Le temps risque de nous paraître bien long d’ici le 31 juillet mais nous faisons confiance à Donald Trump pour pimenter nos journées sur Twitter!