Surf 4.0 - Weekly Note de Credit Suisse

Burkhard Varnholt, Credit Suisse

6 minutes de lecture

Les applications des robots, ces insensibles compagnons aux mouvements maladroits, prolifèrent.

Les grandes innovations font des vagues: jadis, la métallurgie a contribué à sédentariser la population, l’imprimerie a favorisé la diffusion de l’esprit des Lumières, l’électrification a mené à l’industrialisation et polarisé la société à l’époque déjà. Sans les technologies de l’information et de la communication, le libre-échange et les transports, il n’y aurait pas de mondialisation. Aujourd’hui, nous faisons face à une nouvelle vague: certains la redoutent, d’autres surfent sur sa crête, avec rapidité et courage. En effet, les applications des robots, ces insensibles compagnons aux mouvements maladroits, prolifèrent. À l’occasion de deux grands salons de la robotique organisés cette semaine, j’ai discuté avec des experts de ce qui ne changerait pas encore et de la probable configuration de l’avenir. «Insights from the future», tel était le thème du Credit Suisse Robotics-Day tenu à l’EPF de Zurich. Bien entendu, nous vous informons également des dernières décisions de notre Comité de placement, et vous suggérons de magnifiques moments musicaux pour les longues soirées d’hiver.

Qui a peur des robots?

Cette semaine, je me suis rendu à deux grandes conférences sur la technologie. Dans le cadre du «Credit Suisse Robotics-Day» organisé à l’EPF de Zurich, j’ai été en effet invité à prononcer la dernière allocution, qui avait pour thème «Ce que nous pouvons apprendre du passé». À cette occasion, nous avons débattu des grandes opportunités liées au progrès technique, mais aussi des possibles pertes d’identité et d’emplois. Ce salon exposait un grand nombre de nouveautés étonnantes, notamment des physiothérapeutes électriques liseurs de pensées, un régulateur intelligent de circulation routière et un système futuriste de trafic des paiements. J’ai ensuite participé au «Digital-Gipfel» (sommet du numérique) du gouvernement allemand. Là aussi, il était impressionnant d’observer en direct les développements dernier cri réalisés dans les logiciels et les matériels apprenants (capteurs, micropuces, robots, véhicules, etc.) et leur interconnexion à l’échelle mondiale grâce à «l’Internet des objets». Des perspectives insoupçonnées deviennent ainsi réalité. De nombreux aspects de notre vie, de notre santé et de nos activités économiques en profiteront. C’est une chance que la Suisse et l’Allemagne fassent figure de pionniers dans ce domaine!

Nous faisons à nouveau face à une évolution
qui va réellement remodeler le monde.

On entend souvent dire que la «révolution numérique» actuelle est à l’origine de bouleversements similaires à ceux de la révolution industrielle au XIXe siècle, d’où l’expression «Industrie 4.0». Après avoir vu les perspectives qu’ouvrent ces deux conférences, je suis plus convaincu que jamais que la comparaison entre les deux révolutions est tout à fait opportune: nous faisons à nouveau face à une évolution qui va réellement remodeler le monde, mais avec les chiffres 0 et 1 cette fois, même si l’expérience nous montre qu’il faut souvent attendre longtemps et dépenser plus que prévu avant de pouvoir récolter les fruits du progrès technique. Ne serait-ce que pour cette raison, les investissements dans le Supertrend de croissance qu’est la «technologie au service de l’être humain» restent judicieux, mais ils n’ont rien d’une sinécure.

Quelques exemples montrent comment les nouvelles technologies vont bientôt changer notre vie: les voitures connectées via la 5G seront capables d’éviter les bouchons, même en l’absence de mobilité autonome. La Chine fait office de précurseur en la matière. Pays fabricant de véhicules électriques commerciaux, elle dispose à présent d’une part de marché de 99%1. Près de 400'000 autobus électriques y circulent sur des routes souvent spécifiques qui permettent un trafic pratiquement exempt d’embouteillages grâce à des systèmes intelligents de guidage. D’ailleurs, le plus grand constructeur au monde de véhicules électriques commerciaux, la société chinoise BYD, produit également les bus londoniens à impériale et les célèbres «taxis noirs». Mais en quoi cela concerne-t-il la Suisse?

De nombreux bénéficiaires: mobilité, agriculture et médecine

C’est très simple: le savoir-faire helvétique se cache sous la plupart des capots. L’«Internet des objets» permet d’améliorer la circulation et de réduire les émissions de CO2 grâce à un réseautage intelligent. Et ce n’est que le commencement. Qu’y aura-t-il ensuite? Peut-être Lilium. Cet avion électrique futuriste, qui décolle et atterrit à la verticale, peut transporter quatre passagers sans dégager de CO2 et sans grandes exigences en matière d’infrastructures, à des tarifs comparables à ceux des taxis actuels. Avec une autonomie de 300 kilomètres et une vitesse de 300 km/h. Autrement dit: le trajet Londres – Paris ne dure qu’une heure. Sans bruit et sans émissions polluantes. Vous ne me croyez pas? Ce petit avion est devenu la coqueluche du public au sommet allemand du numérique qui s’est tenu à Nuremberg.

L’application de technologies numériquement connectées progresse dans le domaine de l’agriculture également, avec des possibilités d’automatisation presque illimitées. D’une part, les robots et les drones assurent les tâches répétitives telles que l’ensemencement, la récolte et le conditionnement. D’autre part, ils contribuent à réduire l’utilisation des ressources. Par exemple, les capteurs intelligents et les micropuces de la start-up suisse performante Miromico permettent de diminuer la consommation d’eau jusqu’à 50%. Ces technologies sont enfouies dans le sol et reliées à un système d’arrosage automatique «Made in Switzerland».

Tout avantage recèle aussi un risque: dans le cas présent,
il s’agit du possible usage abusif des données et des informations.

Le secteur de la santé place également de grands espoirs dans les nouvelles technologies. Pour ma part, j’ai réussi à attirer à moi un robot physiothérapeute qui se guide par commande neuronale, c’est-à-dire par la pensée. Il peut aider des paraplégiques à solliciter leur cerveau pour bouger des parties paralysées de leur corps. En dehors des start-up, des groupes internationaux tels que Google, Amazon ou Apple ont également étendu leurs activités à la santé, ou mieux encore, à la maladie: ils commercialisent de manière judicieuse l’impressionnante masse de données qu’ils ont réunies. L’avantage? Connectés à des logiciels médicaux et aux banques de données correspondantes, ces géants de l’Internet peuvent assister des médecins et des patients souffrant par exemple de problèmes cardiovasculaires ou de diabète, dans le monde entier, 24 heures sur 24. Et ce souvent plus vite, moins cher et toujours mieux. Mais tout avantage recèle aussi un risque: dans le cas présent, il s’agit du possible usage abusif des données et des informations. Bien entendu, le thème (d’investissement) de la «cybersécurité» a été vivement débattu lui aussi.

Enfin, les robots jouent un rôle grandissant dans les entreprises manufacturières. Alors qu’ils étaient souvent d’un prix prohibitif auparavant, on trouve à présent des appareils polyvalents et d’un emploi simple pour une somme très modique. C’est également l’une des raisons pour lesquelles les ventes de robots ont doublé en cinq ans (voir le graphique 1). Les plus grands marchés du monde dans ce domaine sont la Chine, l’Allemagne, le Japon et la Corée du Sud, cette dernière affichant également la plus forte densité (voir le graphique 2).

C’est notre voisin du nord qui est le plus représentatif de la santé des perspectives de croissance en robotique: du fait de son industrie automobile, l’Allemagne est le numéro deux (derrière la Chine) en termes de volumes de robots, avec une pénétration de 12% dans l’industrie et de 4% dans les entreprises prestataires de services. Vous vous demandez dans quelle mesure ces dernières ont besoin de robots physiques? Ceux-ci ont pourtant beaucoup à faire, du transport des marchandises à domicile aux corvées de cuisine en passant par les soins aux personnes âgées, surtout dans les pays aux salaires élevés ou à la population vieillissante, c’est-à-dire en Europe, au Japon ou en Chine. F&P Robotics, une société implantée en Suisse depuis de nombreuses années, a gagné récemment le prix de l’innovation à la foire de l’innovation de Shanghaï (Shanghai Innovation Fair) pour ses robots collaboratifs utilisés dans les soins aux seniors et en physiothérapie. Depuis la remise de cette distinction, elle exporte en Chine, à partir de Zurich, un nombre d’unités en rapide augmentation.

Et qu’en est-il des emplois qui sont supplantés par l’automatisation croissante? L’histoire l’a démontré: l’industrialisation n’a aucunement généré un chômage de masse. Au contraire. Elle a créé de nouveaux emplois et dégagé des revenus, une évolution qui a été également bénéfique pour la santé de la population et a accéléré la croissance, dont toutes les couches de la société ont profité, même si ce n’était pas dans la même mesure. La société de conseil Deloitte estime que la numérisation et l’automatisation de l’économie suisse sont susceptibles de créer quelque 270'000 emplois nets d’ici à 20252. Néanmoins, le nombre de postes devrait diminuer dans l’agriculture, les tâches de bureau et travaux auxiliaires répétitifs, ainsi que dans la manutention d’équipements et de machines. Naturellement, les perspectives semblent bonnes pour les spécialistes en informatique, les techniciens et certaines professions académiques (voir le graphique 3), surtout dans les domaines où une combinaison de connaissances techniques et sociales ou de compétences organisationnelles est nécessaire.

Les salariés, les entreprises et les investisseurs sont d’autres bénéficiaires

La littérature académique contient souvent l’allégation selon laquelle les technologies de l’information et de la communication n’auraient guère dégagé des gains de productivité mesurables ni amélioré les revenus. Cette affirmation m’étonne. Je suis persuadé que l’e-mail et Internet me permettent de travailler de manière plus productive qu’auparavant. C’est ce que confirme également un regard sur les marges bénéficiaires des entreprises et la hausse des revenus salariaux qui y est liée aux États-Unis depuis le milieu des années 1990. Comment ces marges moyennes auraient-elles pu progresser, ces revenus s’élever parallèlement (d’un peu plus de 3% cette année) et l’inflation des prix à la consommation rester inférieure à la moyenne (2% cette année) si ce n’était grâce à l’augmentation de la productivité (voir les graphiques 4 et 5)?

Décisions actuelles du Comité de placement du Credit Suisse

Le sommet du G20, et plus précisément la rencontre des présidents américain et chinois, a été l’événement central de la semaine dernière sur le plan de la géopolitique et de la politique de marché. Le «cessez-le-feu» de 90 jours et la perspective d’un possible accord – auquel les deux parties tiennent beaucoup – a permis aux marchés de respirer dans un premier temps, même si la vague s’est ensuite bien vite effondrée. Ce phénomène en dit long sur les acteurs des marchés en cette fin d’année. Néanmoins, la probabilité de parvenir à un dialogue constructif a augmenté en dépit de l’agitation ambiante. La production industrielle mondiale devrait se redresser à court terme, car son récent repli s’explique en grande partie par des facteurs temporaires. Les politiques budgétaire et monétaire en 2019 s’efforceront de stabiliser les attentes à l’égard de la croissance. Les primes de risque des actions ainsi que des marchés des pays émergents sont élevées, ce qui permet d’envisager de bonnes surprises. Notre préférence stratégique conjointe pour les actions, l’énergie et les emprunts d’État a un effet stabilisateur dans ce contexte de marché volatil et nous semble donc appropriée pour la nouvelle année toute proche à présent.

Offrir de belles pauses musicales

La semaine dernière, on m’a demandé s’il me serait possible de recommander non seulement des livres, mais également des oeuvres musicales. Comme j’aime bien passer du temps dans les derniers magasins physiques de CD et de vinyles qui survivent encore, je citerai ici mes trois (re)découvertes préférées:

Les lieder du Voyage d’hiver (Winterlieder) de Schubert et quelques nocturnes (Nachtlieder) de Friedrich Burgmüller (contemporain de Schubert), magistralement interprétés par Anja Lechner (violoncelle) et son partenaire musical de longue date, le guitariste argentin Pablo Marquez. Dans cette nouvelle édition intitulée «Franz Schubert: Die Nacht» (parue chez ECM), le duo fait des airs de ce grand compositeur des «lieder sans paroles», une occasion de s’imprégner à nouveau du souffle pur de ses mélodies. Pour les amateurs de Schubert comme pour les amateurs de musique de chambre associant violoncelle et guitare dans une exécution parfaitement équilibrée et d’une grande virtuosité, ce disque pourrait compter parmi les découvertes de l’année 2018.

Autre redécouverte, qui date de 2007: l’enregistrement «live» d’un concert donné par des musiciens de jazz exceptionnels, Charlie Haden (basse) et Brad Mehldau (clavier), à l’occasion de l’une de leurs rares rencontres lors du «Enjoy Jazz Festival» organisé dans la Christuskirche de Mannheim. Leur CD intitulé «Long Ago and Far Away» prolonge la résonnance de l’art de ces deux grands maîtres. Un enregistrement de jazz intemporel et enthousiasmant aux éditions Universal Music.

Enfin, j’ai récemment découvert le premier album du rocker britannique Mike Oldfield intitulé «Tubular bells» (cloches tubulaires). La musique très personnelle et caractéristique de cet artiste (encore jeune au moment de cet enregistrement) qui se joue des sons avec virtuosité, m’a de nouveau enthousiasmé. Il est impressionnant de constater qu’à l’époque déjà, il avait le courage de ne graver qu’un seul morceau de plus de vingt minutes sur chaque face du vinyle. Sorti initialement chez Virgin Records, le disque a été réédité en 2009 par Mercury.

 

3 Salaire horaire moyen, corrigé du pouvoir d’achat, dans la production