Les produits chimiques dangereux, un nouveau CO2

Barbara Janosi & Guillaume Krepper, J. Safra Sarasin Asset Management

6 minutes de lecture

La pression sociale et réglementaire liée aux substances chimiques nocives s'intensifie, créant un risque commercial pour les entreprises.


© Keystone

Les produits chimiques font partie de notre quotidien et sont à l'origine d'importants risques pour la santé et l'environnement. La pression sociale et réglementaire liée aux substances chimiques nocives s'intensifie, créant un risque commercial pour les entreprises.

Comme pour le CO2 il y a quelques années et malgré le manque d'information, il est primordial pour les investisseurs de saisir la portée de cette évolution. Leur succès et l’opportunité de contribuer à un avenir durable en dépend.

Les produits chimiques sont partout...

Les produits chimiques sont de plus en plus présents dans les produits de consommation courante: des plastiques et vêtements aux produits ignifugés dans les matelas et les divans, en passant par les aliments et les shampooings.

La tendance est encore plus forte dans les pays en développement (voir graphique 1) où la réglementation est souvent moins avancée, renforçant ainsi le défi de la sécurité chimique à l’échelle globale.

Graphique 1: Évolution de la production mondiale de produits chimiques de 1970 à 2020

Source: Banque J. Safra Sarasin, UNEP, 2018
...et leurs conséquences sont maintenant bien comprises...

Au cours des vingt dernières années, la communauté scientifique a accumulé les preuves démontrant les conséquences néfastes pour la santé et l'impact environnemental négatif de certains composants chimiques tels que les phtalates et les composés per-fluorés (PFCs).

Selon une étude commanditée par le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE - Global Chemicals Outlook - 2013), les produits chimiques industriels et agricoles figurent en effet parmi les cinq principales causes de décès dans le monde. La réglementation a évolué en conséquence et certains produits chimiques controversés ont été interdits par divers organismes nationaux.

L’initiative REACH a fait son chemin et a inspiré
de nombreuses évolutions réglementaires à travers le monde.
Des actions sont nécessaires à tous les niveaux

Face à la prise de conscience et aux préoccupations croissantes du public, reflétées dans des initiatives telles que la campagne Detox Outdoor et soutenues par des ONG spécialisées comme ChemSec, l'Union européenne a franchi une étape clé en 2007 en lançant une vaste initiative, appelée REACH (Registration, Evaluation, Authorisation and Restriction of Chemicals). Elle vise à ce jour plus de 10'000 produits chimiques, dont 300 pourraient être interdits dans un futur proche.

Depuis, l’initiative REACH a fait son chemin et a inspiré de nombreuses évolutions réglementaires à travers le monde (voir graphique 2). Tout comme pour la question du CO2 au cours des dernières années, le sujet de la sécurité chimique prend de l'ampleur et ses conséquences pour les entreprises deviennent de plus en plus claires.

De telles évolutions réglementaires ont en effet un impact direct sur les entreprises, en plus des contraintes opérationnelles potentielles liées à la manipulation des produits chimiques dangereux. Et ce, non seulement pour les entreprises chimiques qui fabriquent les composants visés (SVHC pour Substances of Very High Concern) mais aussi pour un large éventail d'entreprises produisant des biens de consommation qui contiennent des SVHC.

Graphique 2: Réglementations relatives à la sécurité chimique dans le monde

Source: Banque J. Safra Sarasin, MSCI, 2018

En 2011, par exemple, SIGG USA – l'entreprise qui vend les gourdes en aluminium de fabrication Suisse aux Etats-Unis – n'a pas divulgué la teneur en bisphénol A de ses produits et plus de 300'000 bouteilles ont été retournées par ses clients. En conséquence, les ventes ont chuté et le distributeur américain a perdu des millions de dollars et entamé une procédure de faillite.

De même, en 2013, l'aciérie ILVA – la plus grande aciérie d'Europe, située en Italie – a été placée sous administration judiciaire et des magistrats ont ordonné la saisie d'actifs d'une valeur de 8,1 milliards d'euros à la société holding Riva Fire pour suspicion d'association criminelle pour infraction environnementale. L'enquête a révélé que les émissions de produits chimiques dangereux de l'ILVA étaient liées à des taux anormalement élevés de cancer dans la région environnante.

Les entreprises doivent donc agir. Cela commence par l'évaluation des produits chimiques qu'elles utilisent. Si leur caractère nocif est avéré, la recherche d’alternatives durables est nécessaire mais aussi coûteuse. Selon les estimations de l'entreprise technologique HP, qui utilise des produits chimiques dans ses produits d'impression et ses batteries, cela peut représenter jusqu’à 10 millions de dollars pour une seule substance (au sein d’un portefeuille de centaines voire de milliers de composants chimiques).

Conséquences pour les investisseurs

Le suivi et le reporting professionnels de l’empreinte carbone permettent désormais aux investisseurs d'évaluer les efforts des entreprises pour lutter contre le changement climatique et ainsi remplir leur obligation fiduciaire. Lorsqu'il s'agit de produits chimiques en revanche, évaluer les risques financiers ou investir dans les entreprises progressistes est loin d'être simple.

L'élimination progressive des composants chimiques dangereux
exige des alternatives qui n'existent pas aujourd'hui.

La question de la sécurité chimique apparaît de plus en plus nettement sur le radar des investisseurs car elle représente désormais un risque matériel pour les entreprises. Les informations et les méthodes permettant d'évaluer l'état de préparation des entreprises n’en sont cependant qu’à leur début. En outre, l'adoption d'une perspective de risque ne fournit qu'une vision partielle de la problématique et de ses implications.

L'élimination progressive des composants chimiques dangereux exige en effet des alternatives qui n'existent pas aujourd'hui, offrant ainsi de nouvelles perspectives de marché. Pour les réaliser et trouver des solutions appropriées, des efforts de recherche et un changement de mentalité sont nécessaires. Le défi consiste en particulier à substituer l'idée d’un risque ou d’une toxicité acceptable par des produits élaborés pour être sûrs.
Par ailleurs, la chimie peut contribuer à relever les défis environnementaux de notre temps, de la lutte contre la pollution (traitement de l'eau, décontamination des sols, réduction des émissions) à la gestion de l'énergie (biocarburants, stockage d'énergie, équipements solaires), ouvrant ainsi un nouveau champ d’opportunités.

Comment se positionner en tant qu’investisseur?

A la Banque J. Safra Sarasin, l'évaluation de la gestion de la sécurité chimique fait partie intégrante de l’analyse d'une entreprise. En conséquence, nous évitons les entreprises qui présentent des risques commerciaux et opérationnels importants, ainsi que celles qui ont des répercussions négatives sur la santé humaine et l'environnement. D'autre part, les entreprises qui offrent des produits de substitution aux SVHC ou des solutions fondées sur la chimie pour relever les défis environnementaux sont identifiées tout au long du processus d'investissement.

Comme le montre le graphique 3, le processus commence par l'identification des opportunités et des risques à moyen et long terme au niveau sectoriel. Les entreprises sont ensuite évaluées et classées en fonction d’un cadre d’analyse spécifique à l’industrie. Les meilleurs acteurs deviennent éligibles pour être inclus dans l'univers d'investissement durable et font l'objet d'un examen plus approfondi afin de déterminer leur adéquation potentielle avec la stratégie d'investissement. Dans cette phase, le contact direct avec l’entreprise et l'investigation de sujets spécifiques tels que la sécurité chimique sont essentiels. Pour ces derniers, il peut être judicieux de s’appuyer sur l'expertise d'organisations spécialisées telles que le Chemical Footprint Project (voir descriptif en fin d’article).

Graphique 3: Intégrer la sécurité chimique dans le processus d'investissement

Source: Banque J. Safra Sarasin, 2018

Afin de mieux appréhender la problématique de la sécurité chimique, nous avons conduit un projet d’engagement avec 50 sociétés cotées. Notre objectif était de mieux appréhender l'empreinte chimique des entreprises et de comprendre leurs stratégies pour identifier et mettre en œuvre des alternatives crédibles. Nous nous sommes rendu compte que la maturité des entreprises et leur volonté de communiquer sur le sujet sont extrêmement diverses. Jusqu’ici, seules quelques-unes, ayant estimé leur chiffre d'affaires à risque, ont lancé des programmes convaincants pour identifier des substituts. En outre, presque aucune d'entre elles n'avait encore abordé la question sous l'angle des opportunités, car la réglementation est le plus souvent comprise comme une menace et une contrainte avant que les nouvelles perspectives commerciales ne deviennent plus claires.

Tout en éclairant notre analyse, ce projet  nous a également donné l'occasion de souligner l'importance de la sécurité chimique pour les investisseurs. Combinée aux efforts d'autres parties prenantes, elle favorise l'action des entreprises et ouvre la voie à une offre de produits (chimiques) plus sûrs pour la société et l’environnement.

Par conséquent, les sociétés incluses dans notre univers d'investissement durable affichent une capacité à prévenir et gérer les risques liés aux produits chimiques supérieure à celle de  leurs concurrentes (voir graphique 4).

Graphique 4: Gestion de la sécurité chimique dans les industries les plus exposées

Source: Banque J. Safra Sarasin, MSCI, 2018

Nous poursuivons par ailleurs des opportunités d’investissement dans le domaine de la chimie verte. Les entreprises ainsi identifiées offrent par exemple des produits pour le traitement des eaux usées utilisés dans l'industrie ou l'exploitation minière, des matériaux légers tels que la fibre de carbone destinés à l'industrie des transports ou encore des composants pour panneaux solaires, ainsi que des technologies de batteries utilisées dans les véhicules électriques.

En combinant cette approche à une analyse des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) pertinents, nous sommes en mesure d'identifier les entreprises les mieux placées pour profiter de telles opportunités tout en gérant efficacement leurs relations avec leurs parties prenantes et en atténuant leur impact environnemental, assurant ainsi la pérennité de leurs activités.

Graphique 5: Sélection d'entreprises actives dans la chimie verte

Source: Banque J. Safra Sarasin, 2018

En tant qu'investisseur durable, nous contribuons ainsi activement à l'évolution de l'industrie chimique d’une source potentielle de danger pour la société et la planète vers un moteur du développement durable. Par conséquent, nos clients bénéficient d'idées d'investissement innovantes avec un fort potentiel de croissance ancré dans l’économie de demain.

 

REACH
REACH (Registration, Evaluation, Authorisation and Restriction of Chemicals) est un règlement de l'Union Européenne adopté en 2007. Il vise à protéger la santé humaine et l'environnement des risques liés aux produits chimiques tout en renforçant la compétitivité de l'industrie de l’UE. REACH s'applique aux fabricants ou importateurs de substances chimiques de l'UE - ingrédients, produits finis ou mélanges - qui doivent collecter des informations sur les propriétés et les utilisations des substances qu'ils fabriquent ou importent, tout en évaluant les risques associés. L'agence européenne des produits chimiques (ECHA) et les États membres évaluent les informations soumises par les entreprises et statuent au sujet de leur caractère nocif (décidant ainsi si elles sont inscrites sur la liste des substances candidates à l’exclusion) ou non. Dès lors, ces substances peuvent être soit limitées, soit soumises à une procédure d'autorisation temporaire en l’absence d’alternatives immédiates. Les restrictions limitent ou interdisent la fabrication, la mise sur le marché ou l'utilisation d'une substance, tandis que les autorisations sont accordées pour un usage spécifique. Ces substances ne peuvent être mises sur le marché ou librement utilisées au-delà d’une date donnée (expiration).

Le processus REACH

À ce jour, une centaine de produits chimiques sont soumis à restriction et plus de 70 figurent sur la liste des produits autorisés. 2018 est une année importante et la date limite pour l'enregistrement des substances chimiques par les entreprises (plus de 35 000 à ce jour). Les premières décisions de l'ECHA sont attendues en 2019 et l'ensemble du réexamen sera achevé d'ici 2020.

 

Le Chemical Footprint Project
Lancé en 2015, le Chemical Footprint Project (CFP) encourage et mesure les progrès des entreprises vers une offre et une utilisation de produits chimiques plus sûrs, en les aidant à anticiper les réglementations et à éviter les SVHCs dans leurs produits et chaînes d'approvisionnement. Dans l'intérêt des investisseurs, le CFP offre l'opportunité de dialoguer avec les entreprises afin de développer la transparence et les bonnes pratiques autour du thème de la sécurité chimique. Elle aide en outre à combler le manque d’information en la matière en s’intéressant tant aux dimensions environnementales (pollution) que sociales (santé et sécurité des travailleurs et exposition des consommateurs) tout au long de la chaîne de valeur. Le Chemical Footprint Project est donc un excellent outil pour aider les entreprises et les investisseurs à s’adapter et permettre le progrès vers un avenir plus durable. La Banque J. Safra Sarasin est signataire du Chemical Footprint Project.