Les marchés émergents: oui, mais…

Andrea Astone, BMO Global Asset Management

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A l’instar de la Turquie, certains marchés émergents ont subi des corrections importantes cette année.


© Keystone

La Turquie a fait la une des journaux ces dernières semaines et cela s’est répercuté sur l’ensemble des marchés émergents (ME). A première vue, une telle réaction semble exagérée, mais il existe d'autres facteurs qui pourraient expliquer ce surcroît de prudence des investisseurs. Ainsi la fermeté du dollar américain a poussé les devises des pays émergents à la baisse: elles ont reculé de plus de 6% en août, ce qui représente leur plus forte baisse mensuelle depuis 2012.

Si l'on y ajoute l'escalade des guerres commerciales alimentées par les États-Unis ainsi que le ralentissement de la croissance économique chinoise, la situation n’est guère favorable aux économies émergentes. Cette année, leurs devises ont été particulièrement volatiles et certaines d’entre elles ont vu leurs actions enregistrer des baisses à deux chiffres. La plupart des économies émergentes font néanmoins preuve de bonne santé, du moins si l’on excepte la Turquie, l'Argentine et le Venezuela, qui souffrent d'importants déficits de leur balance courante, d’un fort endettement extérieur et d’une inflation marquée. Ces trois pays ont d’ailleurs subi d’importants retraits de capitaux. La bourse turque, par exemple, a vu sa capitalisation se réduire de moitié sur les huit premiers mois de 2018 (à relever que l’économie du pays représente cependant moins de 2% du PIB mondial).

L’absence d’un catalyseur susceptible d’effacer cette décote
incite à attendre de meilleurs points d’entrée.

L’impact  potentiel des différents facteurs défavorables aux ME ne devrait pas être sous-estimé, car même si cette classe d’actifs paraît faiblement valorisée, l’absence d’un catalyseur clairement susceptible d’effacer cette décote, incite à attendre de meilleurs points d’entrée.

De ce point de vue, le ralentissement de l’économie chinoise pourrait marquer un tournant.  Si la croissance de cette dernière passe au-dessous de 6 %, cette évolution pourrait avoir des répercussions importantes sur les marchés mondiaux et en particulier sur ceux des matières premières. Globalement, l’appréhension du risque est très sensible aux variations de la croissance économique chinoise et l'importance des "sautes d'humeur " du marché pourrait dépendre de la fermeté de la réaction des autorités du pays.

Selon nous, après un premier semestre marqué par une certaine faiblesse, l’économie chinoise devrait se stabiliser cette année, les politiques monétaires et budgétaires étant généralement favorables à la croissance. Par ailleurs, les États-Unis ont adopté un ton plus conciliant en matière d’échanges commerciaux, mais ceci concerne surtout l'Europe et l'ALENA. La Chine, quant à elle, reste la cible favorite de Donald Trump.  Par conséquent un conflit commercial prolongé ou qui s’aggrave, pourrait nous amener à réexaminer nos attentes.

La valorisation des émergents paraît intéressante
mais il convient de faire encore preuve de prudence.

Plus généralement, on peut se demander si les problèmes que rencontrent les marchés émergents sont susceptibles d’avoir un impact sur les marchés développés. En ce qui concerne la Turquie, bien que nombre de ses difficultés soient d’ordre domestique, l’importance de ses liens financiers avec d’autres économies implique que ses problèmes pourraient avoir des répercussions importantes à l’étranger. Ainsi, la dette extérieure des entreprises et institutions financières turques vis-à-vis de la France et de l’Espagne qui sont ses principaux créanciers, s’élève à environ 220 milliards de dollars. Il existe donc un potentiel de pression sur les banques de la zone euro, mais le risque d’une contamination plus générale paraît limité.

Le marché obligataire européen est d’ailleurs confronté à ses propres problèmes. Les craintes concernant la menace très réelle de l'arrivée au pouvoir de partis anti-establishment en Italie se sont traduites par une flambée de volatilité de la dette souveraine italienne. Les ventes massives d'obligations d'État italiennes par les investisseurs étrangers ont affecté le système bancaire du fait que l'afflux de dette publique a dû être absorbé, du moins en partie, par le secteur financier domestique. Or, l'Italie est un acteur important sur le marché obligataire européen: elle représente, un cinquième du marché européen des obligations à haut rendement par exemple.

Compte tenu de ces évolutions, la valorisation des marchés émergents commence à paraître intéressante mais il convient de faire encore preuve de prudence.  Les marchés ayant déjà intégré bon nombre de mauvaises nouvelles concernant les conflits commerciaux, un apaisement sur ce front serait susceptible de les amener à surperformer. Mais comme c'est généralement le cas, il vaut la peine d'examiner les caractéristiques fondamentales de chaque pays, car ils sont extrêmement diversifiés du point de vue de leurs moteurs de performance. A l’inverse, une réduction systématique de l’exposition à ces marchés signifierait renoncer un certain nombre d’opportunités intéressantes.  Il convient donc de faire preuve de sélectivité et de prudence.