La livre ne fera pas le poids

Valérie Plagnol, Vision & Perspectives

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Pour les partisans de la séparation, le risque pris est somme toute assez bien calculé, car tout est bon pour se libérer au plus vite du joug de l’UE.

Comme il nous avait prévenus, Boris Johnson a suspendu les travaux du Parlement Britannique pour une période exceptionnellement longue, court-circuitant ainsi les oppositions et donnant un peu plus de vigueur au scenario d’une sortie de l’Union Européenne sans accord, le 31 octobre prochain. A cette crise constitutionnelle – qui a donné lieu à des protestations massives à travers le pays – s’ajoutent un risque de dépréciation de la livre sterling, et l’interruption brutale des relations économiques et commerciales du Royaume-Uni avec ses partenaires européens. Désormais, chacun se prépare au rétablissement des frontières et en fait état, comme à Calais.

Mais alors pourquoi risquer le tout pour le tout? Mettons-nous un instant dans la peau des «Brexiters» les plus déterminés. A l’intérieur, il s’agit de tenir les engagements pris, et pour ce faire surmonter tout blocage parlementaire – la majorité de la Chambre des Communes ayant rejeté toute sortie sans accord. A l’extérieur, le gouvernement entend prouver sa détermination, afin d’obtenir une renégociation des termes du «backstop» irlandais. 

Les «Brexiters» avancent l’argument de la baisse de la livre sterling
qui a permis de soutenir les exportations et de ralentir les importations.

Pour les partisans de la séparation, le risque pris est somme toute assez bien calculé, car tout est bon pour se libérer au plus vite du joug de l’Union européenne. Ils avancent pour cela les arguments suivants: loin de la catastrophe promise, l’économie britannique n’a pas plongé dans le gouffre de la récession depuis le referendum. De plus, la baisse de la livre sterling a permis de soutenir les exportations et de ralentir les importations, devenues plus coûteuses. Enfin, après un bref moment de stress, le pays a bénéficié de la baisse générale des rendements obligataires, allégeant ainsi le poids de sa dette. Ils en concluent donc que le Royaume n’a pas été pénalisé par le Brexit. Ils auront beau jeu de faire valoir que le pays, en reprenant sa pleine et entière liberté économique, ne s’en portera que mieux. En suivant ce raisonnement, il va de soi que les «Brexiters» ne sauraient accepter de maintenir un lien – peut-être pour une durée indéterminée – avec l’UE, sans pouvoir négocier et mettre en œuvre d’autres accords de libre-échange et de commerce.

Bref, il s’agit de retrouver au plus vite la capacité d’exercer sa pleine et entière souveraineté, de mettre en œuvre un libre-échange commercial plus radical, et réserver l’accueil le plus favorable aux capitaux et aux investissements étrangers, d’où qu’ils viennent. Ce faisant, le Royaume Uni, tout en contrôlant les flux migratoires si décriés, garantirait une totale ouverture de son économie. Et après tout, la dépréciation – temporaire - de la livre serait le gage d’un tel attrait pour les investisseurs. 

Boris Johnson s’est entouré des «Brexiters»
les plus extrémistes au sein de son Cabinet.

Qu’on juge la décision de Boris Johnson simplement cynique, ou plus sérieusement inconstitutionnelle et antidémocratique, ne change rien au fait qu’elle s’inscrit dans la logique de ces raisonnements – d’autant que le Premier Ministre s’est entouré des «Brexiters» les plus extrémistes au sein de son Cabinet. L’absence d’une majorité claire – une seule voix – à la Chambre des Communes, le pousse donc à prendre tous les risques.

Ces derniers rebondissements illustrent assez bien le «trilemme de Rodrik1» et ce que peuvent ou veulent en faire certains. Dans son ouvrage paru en 2011, l’économiste américain énonce l’impossibilité pour un Etat d’intégrer l’hyper globalisation tout en préservant sa démocratie et sa souveraineté nationale pleines et entières.  L’intégration dans un monde global, induit une dilution dans une gouvernance supranationale. La préservation de la souveraineté nationale, conduit à limiter l’intégration dans le monde global, au prix d’un durcissement institutionnel national. On peut se demander si cette dernière option ne conduit pas à un mercantilisme concurrentiel brutal et dangereux. C’est ainsi que les «Brexiters» ont fait de l’Europe et de ses règles, l’objet de tous leurs ressentiments et la responsable de tous leurs maux. 

La décision du Premier Ministre s’inscrit alors dans cette dérive institutionnelle d’un gouvernement au nom du peuple contre le Parlement, empruntant aux yeux de ses détracteurs le chemin des démocraties qualifiées désormais d’illibérales. Cela rappelle de bien mauvais souvenirs et de bien malheureux exemples. Le détournement des pouvoirs présidentiels exceptionnels dont use M. Trump en matière d’immigration comme de commerce, participe du même processus. Suis-je trop alarmiste? Probablement. La longue histoire et la pratique institutionnelles de notre voisin d’Outre-Manche, permettent tout de même de rester confiant dans la capacité de résistance des contre-pouvoirs.

Si l’option pour le pays est l’ouverture plus large au monde,
cela se fera au détriment de sa souveraineté nationale.

Il n’empêche, l’analyse des «Brexiters» s’avère erronée et leur promesse fallacieuse. Si l’option pour le pays est l’ouverture plus large au monde, cela se fera au détriment de sa souveraineté nationale, et probablement, au risque d’abandonner une partie de ses règles pour les adapter aux nécessités de forces économiques plus puissantes. Pour Dani Rodrik, l’ordre mondial d’après-guerre, celui de Bretton Woods, a constitué un moyen terme équilibré, permettant de ménager autonomie des Etats et libéralisation des échanges. L’Union européenne, et plus encore la zone euro et sa monnaie unique, présentent une alternative à la dislocation du monde d’après-guerre. 

En attendant, le gouvernement de Sa Majesté s’apprête à présenter un budget en expansion, dédié au renforcement du secteur public, notamment de l’hôpital, avec l’intention de soutenir l’activité à court terme, et de s’assurer un soutien électoral en cas d’élections anticipées. Il dispose pour cela de quelques marges de manœuvre; mais elles pourraient s’avérer insuffisantes en cas de fort dérapage de l’activité. 

Le Royaume-Uni de Boris Johnson s’apprête à larguer les amarres. Les investisseurs croiront-ils qu’il puisse «Make Britain Great Again»? En tout cas, il n’est pas certain que la livre fasse le poids et puisse refléter cette ambition.

1 Dani Rodrick «the globalization paradox», Oxford University Press - 2011