La dynamique du pétrole en deux graphiques

Jean-François Lambert, Lambert Commodities

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Courbe haussière, écartement des prix du WTI et du Brent et envol de la production US.

Les dynamiques du marché du pétrole en 2017 peuvent être résumées en deux simples graphiques.

Que nous dit le premier graphique?  
  • D’abord et évidement, il reflète la montée des prix. Après une année pendant laquelle les prix ont fluctué entre 45 and 55 dollars le baril (dpb) et en six mois seulement, le Brent s’est apprécié de … 55%!
  • Seconde constatation sur ce même graphique, l’écart croissant entre les prix du WTI et du Brent sur ces même six mois. Du jamais vu depuis juillet 2015.

Que s’est-il passé et quel enseignement peut-on en tirer? Tentons de répondre d’abord à la première question (il est toujours facile de trouver des explications convaincantes après coup…).

La hausse des prix du pétrole résulte de la combinaison de trois facteurs principaux:
  • En novembre 2016 et sous l’impulsion de l’Arabie Saoudite, l’OPEP et la Russie ont décidé, pour la première fois depuis huit ans, qu’ils réduiraient leur production afin de rééquilibrer le marché (jusque-là très excédentaire).  Pendant plusieurs mois, cela n’a pas donné le résultat espéré et ce pour deux raisons: d’abord, le marché est resté très baissier sous l’influence de discussions autour d’un pic de la demande causé notamment par l’inéluctable et rapide décollage des véhicules électriques. Une position renforcée ensuite par la révolution du pétrole de schiste aux États-Unis et par l’anticipation d’une croissance rapide de la production de pétrole non-conventionnel, en réaction logique à toute hausse des prix qui serait déclenchée par une décision de l’OPEP et de la Russie.
  • Cependant – et c’est la seconde raison - comme l’économie mondiale est en forte croissance (45 pays représentant 80% du PNB mondial sont en croissance nous dit l’OCDE) et alors que les projections sur le développement des voitures électriques ont été relativisées (si elles restent probables, elles vont prendre un certain temps à se réaliser), les marchés sont devenus plus positifs. Ceci, dans le contexte de réduction volontaire de production de l’OPEP et de ses alliés, ne pouvait manquer de pousser les prix vers le haut.
  • La troisième raison se trouve aux États-Unis. Bien que la production de pétrole de schiste soit beaucoup plus flexible que celle du pétrole conventionnel (ouvrir et fermer les vannes est bien plus simple pour la première que pour la seconde) et alors que le nombre de puits mis en activité n’a fait que grimper tout au long de l’année, la production, elle, a mis plus de temps que prévu à monter en puissance. Les producteurs de pétrole de schiste sont devenus plus réalistes et ont privilégié leur rentabilité à une croissance à tout crin de leur chiffre d’affaires.
Pourquoi un fossé croissant entre les cours du WTI et du Brent?

La réponse se trouve encore aux USA: le WTI (West Texas Intermediate) est de plus en plus le prix de référence de la production pétrolière américaine seulement, alors que le Brent (Mer du Nord) est maintenant considéré comme LA référence du brut partout ailleurs. Le seuil de rentabilité de la production du pétrole de schiste aux États-Unis varie selon les régions de productions entre 35 et 55 dollars le baril. Cela signifie que dès que les prix ont frôlé les 55 dpb au premier semestre 2017, les producteurs de pétrole de schiste se sont précipités pour couvrir à terme leur production future, et se faisant, verrouiller leurs profits ou tout du moins s’assurer de la couverture de leurs coûts. Se couvrir à terme est une stratégie prudente pour un producteur, sauf si les cours s’apprécient… Et comme les prix du brut se sont mis à grimper à partir de juillet, les producteurs de pétrole de schiste ont cristallisé un prix de vente de 55 dpb maximum pour 70 à 80% de leur production de 2017 … En conséquence, ils n’ont pu bénéficier de la hausse de la deuxième partie de l’année, si bien que le prix du future du WTI s’est progressivement déconnecté du prix du future du Brent, qui lui n’était pas bloqué par des couvertures massives autour de 55 dpb.

Que nous dit le second graphique?

La question que tout le monde se pose est bien évidemment «La forte appréciation des prix est-elle durable?». Pour tenter de répondre à cette question délicate, regardons le second graphique. Qu’y observons-nous? Ce qui était inconcevable il y a seulement quelques années: les États-Unis produisent déjà autant sinon plus que les Saoudiens et vont très probablement rattraper les Russes pour devenir le premier producteur mondial de brut à la fin de 2018!

C’est la production de pétrole non-conventionnelle (schiste) qui explique cet état des choses car elle représente déjà 50% de la production du pays. En outre, les couvertures à terme qui se sont révélées inopportunes en 2017 vont arriver à échéance, alors que très peu des flux futurs de 2018 ont été couverts à terme. On peut donc s’attendre à voir les cours du WTI se rapprocher des cours du Brent, plus attractifs, ce qui incitera les producteurs de pétrole de schiste à ouvrir les vannes en grand. Tout ceci se traduirait ainsi par une forte croissance de la production américaine en 2018.  À moins d’une poussée de la demande mondiale qui excèderait les 99,1 millions de barils/jour (mbpj) prévus par l’Agence Internationale de l’Énergie, cette augmentation de la production ruinerait donc les espoirs de l’OPEP et de ses alliés de maintien - et plus encore de croissance - des cours au-delà des prix actuels.

Bien entendu, bien des choses pourraient contredire cette analyse. L’inattendu, disait Keynes, toujours l’inattendu ...Une crise géopolitique majeure, un désastre écologique attribué aux productions de pétrole de schiste, une rupture prononcée de l’offre dans un pays producteur de brut classique, tant les investissements ont été sacrifiés depuis 2015…

Quoiqu’il en soit, ce qui parait peu vraisemblable, serait que l’OPEP et ses alliés puissent décider de renforcer encore la baisse de leur niveau de production dans une guerre contre les producteurs américains (leur précédente tentative a été très douloureuse pour leurs économies). Nous ne devrions donc pas revoir le baril de pétrole autour de 100 dollar sauf catastrophe majeure.

Prudence toutefois, les prévisions ont une fâcheuse tendance à devenir fausses dès qu’elles sont formulées.