L’Europe sans Draghi

Bruno Cavalier, ODDO BHF

2 minutes de lecture

Mario Draghi laisse une zone euro qui, après plus de cinq années de reprise, connaît un très sérieux coup de froid.


©Keystone

L’Union européenne est souvent présentée comme une organisation bureaucratique, génératrice de règlements bridant l’initiative privée, déconnectée des aspirations du commun des mortels, et hostile par construction aux nations qui la composent. Dans cette description, qu’on a volontairement exagérée, tout viendrait des institutions, rien des personnes qui les dirigent. Il est permis d’avoir une vision moins déterministe de l’histoire et de rappeler que le facteur humain est parfois décisif pour orienter de grandes transformations. Deux exemples viennent de suite en tête en ce qui concerne l’Europe, Jacques Delors à la tête de la Commission européenne (1985-1995), Mario Draghi à la tête de la BCE (2011-2019). Le premier est en quelque sorte le père de l’euro, cette construction assez baroque créant une nouvelle monnaie mais sans union politique, ni coordination budgétaire. Le second a démontré que l’euro pouvait survivre aux pires circonstances économiques et financières. L’admiration et, symétriquement, l’hostilité qu’ils ont, tous deux, suscitées montre que leur marque sur les affaires européennes est profonde et durable.

A son arrivée à la tête de la BCE, Mario Draghi hérite d’une économie
qui est en train de retomber en récession.

La fin du mandat de Mario Draghi est l’occasion de sortir du temps court, celui des marchés et des médias, pour apprécier les évolutions de l’économie européenne depuis huit ans. Quelle était la situation fin 2011, quelle est la situation fin 2019, qu’est ce qui a changé entre-temps?

A son arrivée à la tête de la BCE, Mario Draghi hérite d’une économie qui est en train de retomber en récession, deux ans après avoir traversé la pire crise économique de son histoire depuis la seconde guerre mondiale. C’est en partie le résultat d’un resserrement intempestif de la politique monétaire (des hausses de taux du printemps 2011 en réponse une poussée d’inflation, en large part d’origine pétrolière), mais c’est surtout la conséquence des déséquilibres révélés par la crise financière. De nombreux petits pays viennent de connaître des crises bancaires et souveraines. Il n’est question que de purge et d’austérité. Sont conçus dans l’urgence des mécanismes d’assistance financière (EFSF) et des programmes de soutien des marchés de dette (SMP). L’Italie et l’Espagne sont dans la ligne de mire. La fragmentation des conditions financières entre des pays qui partagent la même devise est extrême, signalant que le marché doute de la pérennité de la zone euro. Il a alors fallu que la BCE mette tout son capital politique sur la table pour changer la donne. Il est désormais admis que le discours de Draghi de juillet 2012 (whatever-it-takes) a été le tournant de la crise. Voilà pour le chapitre, Draghi, ce héros.

La croissance du PIB réel avoisine maintenant
1% en zone euro, mais zéro en Allemagne et en Italie.

En quittant la BCE, Mario Draghi laisse une zone euro qui, après plus de cinq années de reprise, soit onze millions d’emplois créés, connaît un très sérieux coup de froid qui fait craindre la récession. La croissance du PIB réel avoisine 1% en zone euro, mais zéro en Allemagne et en Italie. L’inflation est inférieure à 1%, alors qu’on voudrait la voir évoluer sur une tendance à 2%. Les risques baissiers sur l’activité et sur les prix sont innombrables, le plus souvent d’origine externe. Pourtant, la politique monétaire de la BCE a été assouplie dans des proportions inégalées et en suivant des voies inimaginables en 2011: taux directeurs négatifs, achats d’actifs, injections massives de liquidité... Il est commun – mais à notre avis largement erroné – de dire que l’action de la BCE est inefficace, voire dangereuse pour la stabilité de l’euro, pour la survie des banques, pour la cohésion de l’Europe, etc. Mais c’est autant pour écrire un autre chapitre: Draghi, ce zéro.

Les outils budgétaires ne sont pas assez sollicités.
Draghi l’affirme maintenant de manière plus ferme.

Dans ces deux moments, le début et la fin du mandat de Draghi, les risques qui pèsent sur la zone euro nous semblent d’une nature différente. En 2011, la menace était une remise en cause de l’union monétaire elle-même. Cela aurait réduit à néant plusieurs décennies d’intégration sur le continent et provoqué des réactions en chaîne systémiques (par exemple, la restructuration des dettes souveraines). Le coût politique et financier aurait pu être incommensurable. En 2019, la menace est celle d’un affaiblissement de l’activité pouvant conduire vers la récession. C’est inquiétant certes, mais il n’y a pas de garantie universelle contre ce genre d’accidents du cycle. Dans le cas présent, pourtant, il est bien possible qu’il existe une protection. Dans le débat autour de l’action de la BCE, tout le monde peut reconnaître, à des degrés divers, que les outils monétaires sont aujourd’hui trop sollicités. Mais s’ils le sont, c’est que les outils budgétaires ne le sont pas assez, alors même que les conditions de financement donnent des marges de relance dans la plupart des pays. Il serait évidemment plus utile de recalibrer les deux plateaux du policy-mix pour obtenir un meilleur degré de stabilisation macroéconomique. Draghi a souvent envoyé ce message aux responsables politiques européens, mais sur le point de quitter la scène, il l’affirme de manière plus ferme. On ne peut que souhaiter qu’il soit enfin entendu…