Bonnes affaires – Weekly note de Credit Suisse

Burkhard Varnholt, Credit Suisse

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Est-il utopique de vouloir «le beurre et l’argent du beurre» en bourse?

Trois thèmes retiennent notre attention cette semaine. Premièrement: que révèlent les ventes de Noël records sur l’état de l’économie mondiale? Et pourquoi la consommation reflète-t-elle l’émergence d’un nouvel ordre financier international? Deuxièmement: le moment semble venu de remanier les investissements dans les pays émergents. Nous nous demandons quels véhicules de placement pourraient permettre aux investisseurs suisses de profiter de l’évolution de ces marchés. Troisièmement: est-il utopique de vouloir «le beurre et l’argent du beurre» en bourse?

1. Ventes de Noël: que révèlent les records de consommation?

Le coup d’envoi des ventes de Noël est imminent, les signes avant-coureurs en sont manifestes. Les représentants de la restauration ainsi que du commerce en ligne et de détail avec qui j’ai parlé récemment sont apparemment très confiants cette année. Ils semblent satisfaits. En Suisse et aux États-Unis, la publicité bat son plein en vue du fameux «Black Friday» de la semaine prochaine. Il s’agit du jour où les commerçants en ligne, fidèles au principe «radin, c’est malin», font tout pour que la frénésie de consommation précédant Noël n’épargne absolument personne. Indépendamment de l’attrait discutable de leurs offres promotionnelles, nous pouvons également y déceler des choses intéressantes pour les investisseurs. Nous relevons par exemple la saine autoévaluation des consommateurs, lesquels se profilent comme les principaux moteurs de l’économie à travers le monde. Et nous découvrons également certains aspects d’importantes tendances de l’e-commerce, notamment le fait que l’absolue transparence des prix sur Internet reste l’obstacle le plus puissant à l’inflation des biens de consommation, un point réjouissant pour les investisseurs comme pour les autorités monétaires.

Jetons un regard à l’Asie: en Chine, le récent «Singles’ Day», la traditionnelle fête des célibataires, a révélé que les consommateurs du pays souhaitaient remettre la main au porte-monnaie après une année de modération. Nous observons en outre que les marchés de consommation asiatiques vont constituer les plus grands marchés de croissance du monde à l’avenir également. Le graphique 1 l’illustre mieux que de longs discours:

À l’occasion du «Singles’ Day» chinois de cette année, Alibaba a empoché en seulement 24 heures des recettes correspondant à près de 38 milliards de francs. D’après ses propres chiffres, l’entreprise a vendu les produits de plus de 200'000 marques différentes, ceux d’Apple, de Bose, de Nike, de H&M et d’Uniqlo notamment se classant en tête. Son chiffre d’affaires est nettement supérieur à celui des années précédentes (2018: 30,8 milliards de dollars; 2017: 25,3 milliards de dollars) et bien plus élevé que celui de ses concurrents. Une comparaison avec les géants occidentaux de l’e-commerce révèle qu’il faut à Amazon 50 jours et à eBay 125 jours pour atteindre un résultat comparable. L’année dernière, le chiffre d’affaires des ventes en ligne et au détail du «Black Friday» dans l’ensemble des États-Unis a été inférieur à la moitié de celui réalisé par le géant chinois lors du «Singles’ Day».

Rien d’étonnant donc à ce qu’Alibaba ait récemment exploité cette bonne dynamique pour réaliser la plus grande entrée secondaire à la bourse de Hong Kong jamais enregistrée jusqu’ici, levant quelque douze milliards de dollars américains. Cette transaction revêt une signification symbolique à plusieurs égards. Premièrement, elle confirme l’importance inchangée de Hong Kong en tant que première place boursière d’Asie, en dépit des troubles qui l’agitent. Deuxièmement, elle illustre la diversification croissante des investisseurs dans de grands groupes sur plusieurs marchés des capitaux. Troisièmement, elle reflète le changement qui s’opère au niveau de la finance mondiale: aujourd’hui, le marché des capitaux américain n’a plus le monopole des «mégatransactions». Même pour de telles opérations, les pays émergents misent désormais sur leurs propres investisseurs. L’imminente entrée en bourse de la compagnie pétrolière Saudi Aramco confirme cette tendance, puisque l’entreprise saoudienne a choisi le Tadawul de Ryad pour sa cotation primaire.

Quelques investisseurs m’ont demandé si le chiffre d’affaires record réalisé lors du «Singles’ Day» en Chine marquait également un zénith? Ce n’est guère probable. En effet, le potentiel de la demande des consommateurs dans ce pays est parfois sous-estimé en raison d’une mauvaise interprétation de l’ampleur de la performance économique chinoise. S’établissant à 27'000 milliards de dollars américains, celle-ci est supérieure à celle des États-Unis (21'000 milliards de dollars), tout au moins corrigée du pouvoir d’achat. Certes, les taux de croissance dans la République populaire vont ralentir à l’avenir eux aussi, notamment en raison du vieillissement de la population, mais le PIB par habitant (à savoir 16% de celui des États-Unis ou 12% de celui de la Suisse) classe toujours la Chine parmi les pays émergents, un point parfois oublié. La différence est encore plus marquée dans le cas de son voisin très peuplé, l’Inde, où le PIB par habitant correspond à 3,2% de celui des États-Unis et à seulement 2,4% de celui de la Suisse (voir graphique 2).

Ces statistiques revêtent de l’intérêt pour les investisseurs à trois égards:

  1. Alibaba est d’ores et déjà un géant mondial. Mais au vu du potentiel de croissance des marchés de consommation asiatiques, l’entreprise et ses concurrents se trouvent encore au début d’une grande et longue aventure, qui promet également d’être rentable.
  2. Le chiffre d’affaires des ventes de Noël de 2019 s’annonce bien. Rien d’étonnant à cela puisque l’«indice de misère» (somme de l’inflation et du chômage) est à son plus bas depuis 50 ans. En outre, les salaires et l’épargne ont augmenté dans la plupart des pays cette année aussi. Autant de conditions réjouissantes pour que les chiffres d’affaires particulièrement importants de décembre confirment la tendance très prometteuse de la consommation à l’échelle mondiale.
  3. La conjoncture en Asie donne des signes de reprise émanant de son marché intérieur, une bonne raison de s’intéresser au phénomène de plus près.
2. Pays émergents – moment opportun pour des remaniements

La semaine dernière, nous avons relevé les actions des pays émergents au même niveau d’attractivité que celles des pays industrialisés. En effet, ce que révèle le «Singles’ Day» à propos de la consommation chinoise se confirme dans l’ensemble des données économiques. Deux graphiques font état de signes précoces de reprise conjoncturelle:

Le graphique 3 illustre trois aspects importants. Premièrement, les indices PMI des pays émergents sont en moyenne supérieurs à 50, signe d’expansion. Deuxièmement: les PMI moyens s’améliorent. Ils ont atteint aujourd’hui leur valeur la plus élevée depuis plus d’un an. Troisièmement, sur le plan régional, nous relevons que la conjoncture intérieure du Brésil demeure solide, et nous observons une reprise en Asie, à savoir en Chine, aux Philippines, en Corée du Sud, en Malaisie et en Inde. L’indice PMI chinois Caixin a même grimpé à son plus haut depuis sept ans. Est-ce là l’expression d’une adaptation des entreprises aux nouvelles réalités? C’est bien possible. Mais ce qui importe encore plus, c’est qu’un retournement de tendance s’opère également au niveau des bénéfices des sociétés (voir graphique 4).

D’autres arguments étayent également une évaluation positive des actions des pays émergents. Citons en premier lieu les flux mondiaux de capitaux: alors que les marchés boursiers ont enregistré des dégagements d’un montant total de 250 milliards de dollars américains à l’échelle mondiale ces douze derniers mois, cette tendance s’est récemment inversée, une évolution particulièrement favorable pour les pays émergents, car chaque franc investi sur leurs marchés des capitaux y soutient plus fortement les cours que sur les places boursières établies.

En outre, les investisseurs sont à nouveau plus nombreux à s’intéresser aux marchés des pays émergents, notamment parce que la valorisation moyenne y est inférieure de 30% (l’écart historique de valorisation étant de 18%). Nous observons également des signes de détente dans le conflit commercial. En outre, les taux d’inflation chutent dans la plupart de ces pays, ce qui leur ménage actuellement une marge de manoeuvre monétaire plus large que celle des banques centrales des économies développées. En effet, les rendements moyens des marchés des capitaux des pays émergents sont encore plus de deux fois supérieurs à ceux des pays industrialisés, la tendance étant néanmoins à la baisse.

Il y a un autre aspect positif à relever dans l’évolution de ces pays: ce sont les économies asiatiques qui profitent le plus de la détente des marchés pétroliers, car elles dépendent toujours fortement des importations d’énergie. Au vu de l’ampleur des et d’une surproduction modérée, nos spécialistes s’attendent à ce que les cours de l’or noir restent stables, voire baissent ces prochains mois, une évolution favorable pour des États tels que la Chine ou l’Inde.

Enfin, mentionnons que les monnaies de quelques pays émergents comme le Brésil et la Chine, pour lesquels nous avons une préférence en termes de placements, présentent un potentiel de hausse supplémentaire, un facteur qui pourrait en particulier doper la performance des emprunts en devises locales, laquelle s’établit à 5% en moyenne depuis le début de l’année, contre 12% pour ceux émis en dollars américains, un retard qu’elle est tout à fait susceptible de rattraper en 2020. Cela répond d’ailleurs à la plupart des questions que me posent actuellement les investisseurs à ce sujet.

Quels sont les placements les plus intéressants pour les investisseurs suisses dans les pays émergents?

Mais dans quoi faut-il investir si l’on souhaite participer à la reprise des marchés émergents tout en veillant à la diversification? Le Credit Suisse Carmignac Emerging Markets Multi-Asset Fund est celui qui affiche la meilleure performance depuis sa création parmi les fonds de la concurrence investis dans ces économies. Il est diversifié entre les pays, mais aussi entre les actions et les obligations. À cet égard, il adopte les préférences régionales de la stratégie du Credit Suisse concernant les marchés émergents, mais il met celle-ci en oeuvre de manière autonome dans ses placements individuels sur les marchés boursiers et obligataires des différents pays. Ces placements sont opérés par un gestionnaire de portefeuille expérimenté, qui travaille depuis longtemps au sein du groupe spécialisé Carmignac. La recette de ce succès pourrait également s’intituler «l’union fait la force».

3. Le beurre et l’argent du beurre? Nouvelles décisions du Comité de placement du Credit Suisse

«Celui qui prévoit est maître de sa journée» a écrit Johann Wolfgang von Goethe dans un échange de lettres. Et cette devise s’applique aussi à la gestion de fortune, laquelle doit se fonder davantage sur des principes que sur des prévisions, bien que nous anticipions des rendements supérieurs à la moyenne sur les marchés boursiers en 2020 également. Nous accordons toujours la plus haute priorité au maintien durable de la valeur. Alors que la House View du Credit Suisse et nos mandats ont dépassé les attentes les plus élevées cette année, nous considérons que l’étonnant recul de la volatilité offre une opportunité attrayante de protéger notre excellente performance contre une baisse, mais sans réduire fortement le potentiel de gain. Au contraire, l’importante chute des prix des couvertures (voir graphique 5) nous procure une occasion trop belle pour être négligée.

Pour tirer profit de cette opportunité, nous avons décidé cette semaine, au sein du Comité de placement du Credit Suisse, de protéger notre performance boursière (qui s’est encore améliorée depuis octobre du fait de notre surpondération des actions) en recourant à des instruments de couverture spécifiques. Résultat? Saisissant une bonne occasion, nous avons fourni un travail sur mesure particulièrement minutieux pour réduire considérablement et avantageusement le risque de nos clients lié à la bourse tout en conservant le potentiel de gain grâce au maintien de la surpondération des actions, un moyen d’avoir peut-être le beurre et l’argent du beurre.